La Géorgie se lit comme une mosaïque de terroirs, et j’aime la parcourir en gardant à l’esprit que chaque région viticole raconte sa propre histoire du vin. À l’est, la Kakhétie règne sans partage avec ses vallées de l’Alazani et du Iori, ses cépages Rkatsiteli, Mtsvane et Saperavi, et ses qvevri qui perpétuent une tradition millénaire, c’est elle qui concentre 85 % de la production et abrite les grandes appellations comme Tsinandali, Mukuzani ou Kindzmarauli. Non loin de là, autour de Tbilissi, la Kartlie cultive un vignoble plus discret sur des sols argilo-calcaires, en plein essor ces dernières années. En poussant vers le centre, l’Imerétie offre un visage plus humide et vallonné, où le Tsolikouri, le Tsitska et l’Otskhanuri Sapere donnent des vins frais et fruités ; plus au nord, les pentes escarpées de Racha-Lechkhumi produisent de rares rouges moelleux, tandis que sa voisine la Gourie mise sur le Chkhaveri pour des rouges clairs et floraux. Vers l’ouest, les plaines de la Mingrélie révèlent l’Ojaleshi, aujourd’hui protégé par l’AOP Salkhino, quand l’Adjarie, balayée par un climat trop humide pour mûrir pleinement le raisin, fait figure de région la plus archaïque du pays. Enfin, tout en haut dans les montagnes, la Meskhétie conserve encore quelques vignes sauvages et terrasses héritées du règne de la reine Tamar, au XIIIe siècle, un vestige saisissant qui, à lui seul, résume la profondeur historique de la viticulture géorgienne.
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Kakhétie, le cœur du vignoble géorgien
La Kakhétie ne se résume pas à ses vignes : elle fut aussi, dès le XIIe siècle, un foyer d’enseignement et de savoir viticole. Tout remonte à 1120, quand le moine Arsen Ikaltoeli fonde son académie dans le village d’Ikalto, un lieu où la vinification traditionnelle s’enseignait aux côtés des mathématiques et de la théologie, un mélange qui, chaque fois que je m’y arrête, me rappelle à quel point le vin faisait partie intégrante du savoir géorgien, au même titre que les sciences sacrées. Aujourd’hui encore, une chapelle de pierre témoigne de cette époque, et juste derrière elle subsistent les vestiges d’anciens qvevri, reliés entre eux par un système ingénieux de canaux taillés dans la roche, conçus pour laisser couler naturellement le jus des raisins foulés le long de la pente.
Malgré l’évolution des méthodes de transport et de production, la Kakhétie reste sans conteste le poumon viticole du pays : elle concentre à elle seule 85 % de la production nationale. Certes, les techniques européennes modernes dominent désormais en volume, mais cette région au relief mouvementé a su garder vivante sa tradition ancestrale du qvevri. C’est d’ailleurs à ce style kakhétien que l’on pense presque instinctivement lorsqu’on évoque le vin géorgien en jarre d’argile : ces blancs si particuliers, fermentés longuement au contact des peaux, parfois même des rafles, qui donnent des vins de caractère uniques au monde. Tenez, avant de poursuivre, testez-vous : sauriez-vous dire quelle part représentent aujourd’hui les vins en qvevri dans la production totale du pays ? La réponse est dans mon livre.
Sur le plan géographique, la Kakhétie se divise en quatre grandes macrozones. En arrivant depuis Tbilissi, on traverse d’abord la Kakhétie extérieure, où les vignes s’accrochent aux versants sud-ouest des monts Tsiv-Gombori, dans le bassin de la rivière Iori. Plus au nord, entre cette même chaîne et le grand Caucase, s’étend la Kakhétie intérieure, ou Shida Kakheti, une vaste zone qui englobe la vallée de l’Alazani. Celle-ci se découpe elle-même en trois secteurs : les vignobles de la rive gauche de l’Alazani, ceux de la rive droite, et enfin, plus au sud-est, la région historique de Kiziki.
Les AOP de Kakhétie
Rive droite
Sur la rive droite de l’Alazani, à l’abri des pentes boisées du versant nord-est de la chaîne de Tsiv-Gombori, se concentre l’essentiel de la mémoire princière kakhétienne. C’est là que trône Tsinandali, berceau du prince Alexandre Chavchavadze et du premier vin géorgien mis en bouteille à l’européenne, un blanc de Rkatsiteli et de Mtsvane aujourd’hui rejoint, depuis 2023, par une version rouge à base de Saperavi. Juste à côté, la municipalité de Gurjaani rassemble un chapelet d’appellations qui se répondent comme les pièces d’un même puzzle : Mukuzani, fleuron des rouges secs élevés en fût de chêne depuis 1888, partage ses villages avec Zegaani et Akhasheni, cette dernière étant littéralement une appellation dans l’appellation, puisque le même Saperavi y devient moelleux plutôt que sec. À deux pas, Vazisubani cultive depuis 1978 un blanc léger et floral de Rkatsiteli et de Mtsvane, tandis que la ville de Gurjaani elle-même donne son nom à la plus vaste microzone de la rive droite, un blanc plein et charnu vinifié depuis 1943. Non loin, la minuscule Kotekhi, à peine 14 kilomètres carrés, décline aussi bien le blanc que le rouge, quand Kardenakhi mise sur un blanc ambré fortifié, dans le prolongement direct de sa voisine et sous-zone Tsarapi, un Rkatsiteli élevé en qvevri aux notes de coing et de figue sèche. Plus au nord, vers Telavi, Teliani reste la grande exception géorgienne : c’est ici, grâce au vigneron bordelais Antoine Massano, que le Cabernet Sauvignon a trouvé sa terre d’adoption au XIXe siècle. Enfin, vers Signagi, à l’extrémité sud-est de cette même rive, Tibaani referme la marche avec un Rkatsiteli macéré en qvevri, à la robe ambrée profonde et aux arômes de noix et de fruits secs.
Rive gauche
De l’autre côté du fleuve, sur la rive gauche adossée aux premiers contreforts du Grand Caucase, le vignoble change de tempérament. C’est le royaume du Saperavi rouge, à commencer par Kindzmarauli, sans doute l’appellation la plus exportée de Géorgie, dont la douceur naturelle provient d’une fermentation traditionnellement interrompue par le froid de l’automne. Autour de la même ville, Kvareli livre au contraire un Saperavi entièrement sec, plus sombre et plus tannique. En remontant vers le nord-ouest, jusqu’aux abords de la ville d’Akhmeta et de la gorge de Pankisi, Napareuli cultive une réputation plus discrète mais tout aussi respectée des connaisseurs, avec un blanc de Rkatsiteli et un rouge de Saperavi aux notes de cuir et de fumée. C’est aussi dans cette municipalité que se niche l’appellation Akhmeta, un blanc et ambré élaboré à partir de Mtsvane, de Kisi et de Khikhvi, sous un climat de transition entre subtropical sec et humide. Le village de Magraani, qui en dépend administrativement, a d’ailleurs obtenu sa propre reconnaissance avec Magraani Kisi, un blanc ambré monocépage qui exprime toute la finesse épicée de ce raisin encore trop méconnu hors de Géorgie.
Kakhétie extérieur
Il reste une dernière zone, tout au sud, que l’on surnomme la Gare Kakheti ou Kakhétie extérieure : le vignoble y tourne le dos à l’Alazani pour épouser le bassin de l’Iori, autour de la municipalité de Sagarejo. Le climat y devient plus sec, presque subtropical, et les sols bruns carbonatés donnent des vins d’un tempérament différent. Manavi en est l’ambassadrice historique : sur les pentes sud des monts Gombori, entre 450 et 800 mètres d’altitude, son Mtsvane kakhétien à la robe vert pâle jouissait déjà d’une solide réputation du temps des rois de Géorgie. À quelques kilomètres de là, le village de Khashmi donne son nom à Khashmi Saperavi, une appellation plus récente mais tout aussi typée, qui prouve que le Saperavi n’a pas besoin des rives de l’Alazani pour livrer un rouge sec de caractère. J’aime m’y arrêter, car cette Kakhétie du sud, moins courue que ses voisines, est peut-être la région où le vignoble géorgien garde le plus fidèlement le souvenir de ses origines paysannes.
Les cépages de Kakhétie
La Kakhétie tient son caractère de quatre cépages qui en résument à eux seuls toute la philosophie. Le Rkatsiteli trône sans conteste en roi des blancs : cette variété à l’acidité crayeuse et affirmée donne des vins secs comme des ambrés, portés par des arômes de pomme verte et de coing, et se prête admirablement à l’élevage prolongé en qvevri. Face à lui, le Saperavi incarne le grand cépage noir du pays, reconnaissable à sa robe pourpre presque opaque, à ses tanins généreux et à ses notes de mûre et de cassis relevées d’épices ; sa capacité à vieillir des décennies en fait aussi bien des rouges puissants que des demi-secs tout en rondeur. Un peu plus rare mais tout aussi attachant, le Kisi livre des blancs opulents, parfois légèrement oxydatifs, aux parfums de miel et d’abricot séché, sur un corps voluptueux que tempère une acidité discrète. Enfin, le Kakhuri Mtsvane, souvent assemblé au Rkatsiteli, apporte cette touche florale d’aubépine et de tilleul qui allège l’ensemble et signe des cuvées d’une élégance toute particulière, idéales à table.
Au-delà de ce quatuor de tête, la Kakhétie recèle tout un jardin secret de cépages plus confidentiels, que je prends toujours plaisir à traquer chez les petits producteurs. Le Khikhvi, cousin méconnu du Kisi, offre un blanc de table de belle tenue, parfois transformé en vin de dessert dans certains micro-districts. Le Budeshuri, lui, se décline en trois versions, blanche, rouge, et une variante améliorée du Saperavi, tandis que le Jghia produit un vin rosé, léger en alcool et tout en gourmandise. Plus rares encore, le Simonaseuli donne un rouge de table intense et harmonieux, et le Chitistvala un blanc discret réservé aux vins de table et de dessert. Le Mtsvivani, quant à lui, désigne en réalité un ensemble de six cépages distincts qui n’ont pas grand-chose en commun si ce n’est leur nom. Et puis il y a le Shemodgomis Shavi, cet « automne noir » originaire d’Imérétie que l’on tente aujourd’hui, avec beaucoup de patience, de réhabiliter sur les terres kakhétiennes : la preuve que même dans le berceau du vin, l’aventure viticole ne s’arrête jamais.
Kartlie la région viticole en plein boom !
La Kartlie, où s’étend aujourd’hui Tbilissi, portait dans l’Antiquité le nom d’Ibérie, à ne pas confondre avec la péninsule ibérique. Son nom vient des Karts, tribu qui a légué le sien à la famille linguistique kartvélienne et à la Géorgie elle-même, Sakartvelo. Au IIIe siècle avant notre ère, Parnavaz devient le premier souverain du royaume et installe sa capitale à Mtskheta, étendant son influence jusqu’en Géorgie occidentale ; la tradition en fait un descendant de Kartlos, l’ancêtre mythique du peuple géorgien. C’est aussi à Mtskheta que débute, en 337, la christianisation du pays. Au VIe siècle, la capitale se déplace vers Tbilissi, jugée plus facile à défendre, ce qui ne l’empêchera pas de tomber successivement aux mains des Perses, des Khazars, des Arabes puis des Turcs, entre 570 et 1122, année où le roi David IV le Bâtisseur met fin à l’occupation seldjoukide et fait de Tbilissi la capitale d’une Géorgie enfin unifiée.
Aujourd’hui, cette province historique se divise en trois régions : le Kvemo Kartli, le Shida Kartli, et la zone montagneuse de Mtskheta-Mtianeti. Ses sols racontent une tout autre histoire, géologique celle-là : fossiles marins et mollusques du Miocène et du Pliocène à Mtskheta, grès gris-jaunâtres à grain fin, formations argileuses striées de basalte et argiles calcaires riches en faune fossile, sur un socle largement dominé par des sols cinnamiques. Moins connue que la toute-puissante Kakhétie, la Kartlie viticole vit pourtant un vrai renouveau, porté par le retour de cépages autochtones comme le Chinuri, le Tavkveri et le Shavkapito, et par une génération de vignerons de plus en plus exigeants. C’est pour moi la région qui a le plus de potentiel en Géorgie, et qui reste encore totalement méconnue.
Les AOP de Kartlie
Au sud de la Kartlie, à 570 mètres d’altitude dans les bassins de la Mashavera et du Khrami, l’AOP Bolnisi désigne depuis 2018 l’une des plus anciennes terres viticoles de Géorgie, où l’on a retrouvé des pépins fossilisés du VIe millénaire avant notre ère. Ce sont les colons allemands souabes, fondateurs de Katharinenfeld en 1818, qui firent de la région le premier bassin de production du pays dans les années 1920, avant que leur déportation en 1941 n’y mette fin. Aujourd’hui, ses 8188 hectares livrent des blancs et ambrés de Rkatsiteli, Chinuri ou Goruli Mtsvane, et des rouges de Saperavi, Tavkveri, Shavkapito et Asuretuli Shavi, plus intenses que leurs cousins kakhétiens.
Un peu plus au sud-ouest de Tbilissi, à une heure de route et 550 mètres d’altitude, l’AOP Asuretuli Shala, reconnue en 2022, tient son nom d’un cépage endémique découvert en forêt par l’Allemand Otto Schall, colon souabe d’Elizabethtal, l’actuel Asureti, dès 1818. Il en tira un vin baptisé « Shala » en son honneur, commercialisé jusqu’à Bakou et Erevan. Sur ses sols bruns humifères, l’appellation produit un rouge sec rubis, à base d’Asuretuli Shavi complété d’un peu de Tavkveri et de Shavkapito, aux arômes de fruits rouges et d’épices.
Nichée dans la gorge de Tana au sud de Gori, l’AOP Atenuri doit à sa position encaissée une protection naturelle contre les vents dominants sur ses 14,55 kilomètres carrés. Elle est le berceau de l’Atenuri, un blanc sec ou légèrement pétillant de Chinuri et de Goruli Mtsvane, vinifié en qvevris enterrés dans les hauteurs pour profiter de la fraîcheur du sol. Ses sols bruns et alluviaux permettent aussi des rouges légers à base de Saperavi et de Tavkveri.
Enfin, au nord de Tbilissi, l’AOP Okami s’étend sur près de 1000 kilomètres carrés le long du Koura, entre 500 et 800 mètres d’altitude, sous un climat continental propice à la vigne. Créée en 2022, elle repose sur des sols bruns carbonatés donnant deux vins distincts : un blanc paille aux arômes d’agrumes, de Chinuri et/ou Goruli Mtsvane, et un rouge rubis mono-cépage de Shavkapito. Comme ses voisines, cette jeune appellation illustre le réveil discret de la Kartlie viticole.
Les cépages de Kartlie
La Kartlie décline elle aussi son propre alphabet de cépages, moins célèbre que celui de la Kakhétie mais tout aussi digne d’intérêt pour qui aime sortir des sentiers battus. Le Chinuri, cépage blanc historique de la région, se distingue par sa double vocation : il donne aussi bien un vin de qualité qu’un raisin de table apprécié depuis des générations. Côté rouges, le Tavkveri impressionne par ses rendements généreux et sa capacité à produire des vins légers et friands, tandis que le Shavkapito, littéralement la « vigne à la canne noire », occupe une place de choix parmi les cépages géorgiens les plus respectés. Le Kvishkhuri, ou Goruli Mtsvane, mérite quant à lui qu’on s’y attarde un instant : son nom signifie « le vert de Gori » et il ne faut surtout pas le confondre, malgré l’appellation commerciale trompeuse, avec le Mtsvane de Kakhétie dont il est pourtant bien distinct.
Puis viennent les curiosités, celles que je m’amuse à débusquer chez les vignerons les plus patients de la région : le Buza, cépage rouge encore largement méconnu ; le Chkapa, si rare qu’à peine trois ou quatre producteurs en proposent quelques bouteilles ; le Danakharuli, rouge également désigné sous les noms de Gaghmamkharuli ou Ganakheri ; le Djvari, cépage blanc dont le nom, « croix » en géorgien, renvoie directement à la croix de sainte Nino ; le Gorula, variété blanche autochtone surtout cultivée comme raisin de table pour sa faible acidité ; et enfin le Budeshuri, famille de cépages venue de Géorgie occidentale qui se décline en version blanche, rouge, et même en une variante améliorée du Saperavi. Autant de noms encore confidentiels qui, mis bout à bout, dessinent le potentiel discret mais bien réel de la Kartlie viticole.
Imérétie la seconde région viticole de Géorgie
Avec la Kakhétie, l’Imérétie concentre à elle seule 95 % de l’encépagement géorgien et pèse donc lourd dans ce qui définit le style national du vin. Ses vignobles s’étirent le long des gorges de la Rioni et de ses affluents, sur un relief montagneux dont la diversité de climats et de sols nourrit une belle richesse de styles. Le Tsitska et le Tsolikouri, souvent assemblés, dominent en blanc, aux côtés d’un Krakhuna réputé pour sa fraîcheur, tandis que l’Otskhanuri Sapere règne sans partage sur les rouges. Depuis le XIXe siècle déjà, certaines cuvées se sont taillé une solide réputation : le Krakhuna de l’AOP Sviri, jadis teinté de raisins Otskhanuri Sapere, les Tsolikouri d’Obcha, les Tsitska de Kvaliti, ou encore l’Aladasturi de Vani, un rouge léger que l’on apprécie surtout jeune.
Ici, la vinification traditionnelle repose sur le Churi, cousin direct du qvevri kakhétien, que l’on enterre de la même façon, Shrosha, non loin de là, abrite d’ailleurs l’un des plus anciens centres de poterie du pays. La particularité imérétienne tient surtout à la quantité de marc ajoutée dans la jarre, bien moindre qu’en Kakhétie, ce qui donne des vins plus légers ; on y remarque aussi une viticulture volontiers menée sur poteaux hauts ou en pergolas. L’Imérétie brille enfin dans les vins mousseux, un art qu’elle partage avec la Kartlie et pour lequel le Tsitska est unanimement considéré comme le meilleur cépage du pays. Du côté de Sachkhere, la palette s’élargit encore avec le Dzelshavi, le Kvishkhuri, alias Goruli Mtsvane, et le cépage rouge Rko, autant de variétés qui complètent un héritage viticole vieux de plusieurs siècles.
Les AOP d’Imérétie
L’AOP Sviri, la plus ancienne appellation d’Imérétie, doit sa réputation à ses vins blancs de table élaborés à partir des cépages indigènes Tsitska, Tsolikouri et Krakhuna. Au cœur de la région, près du village qui lui donne son nom, elle profite d’hivers doux, d’étés chauds et humides, et de sols argilo-calcaires fertiles qui apportent aux vins une belle complexité minérale. On y trouve des blancs frais et bien structurés, portés par une acidité vive et des arômes d’agrumes, de pomme verte et de fleurs sauvages.
L’AOP Obcha, centrée sur le village du même nom dans la municipalité de Baghdati, mise sur le même trio de cépages, Tsolikouri, Tsitska et Krakhuna — pour livrer des vins élégants et expressifs. Perché à une altitude légèrement plus élevée, ce terroir bénéficie de températures plus fraîches, propices à une maturation lente et régulière qui préserve l’acidité du raisin. Il en résulte des vins ronds et équilibrés, dont les arômes glissent des fruits du verger vers le miel et les épices, surtout lorsqu’ils sont vinifiés en churi.
L’AOP Sazanos Otskhanuri, elle, change complètement de registre : c’est ici un rouge sec, tiré du seul cépage autochtone Otskhanuri, qui règne sur les sols argilo-calcaires de Sazanos. Sa robe foncée et intense annonce un vin d’une belle harmonie, à la fois fin et solidement bâti pour le vieillissement, que le microclimat local, particulièrement favorable aux cépages rares d’Imérétie, vient encore sublimer. En bouche, on retrouve un bel équilibre entre fruit mûr et notes épicées, signature de ce terroir encore trop confidentiel.
Les cépages d’Imérétie
L’Imérétie construit son identité blanche autour de trois cépages complémentaires. Le Tsolikouri, à la peau jaune clair, en est le pilier incontesté — on lui connaît d’ailleurs une variante verte, le Bazaleturi, officiellement considérée comme un cépage à part entière. À ses côtés, le Tsitska, aussi appelé Shanti, cépage endémique largement répandu dans la région, livre un blanc de table léger d’une grande qualité, tandis que le Krakhuna, dont le nom signifie littéralement « croustillant » dans le dialecte local — complète ce trio en troisième position pour la superficie plantée. Côté rouge, c’est l’Otskhanuri Sapere qui domine sans partage : considérée comme l’une des variétés les plus anciennes de Géorgie, cette référence imérétienne tire son nom d’Otskhana, dont elle est littéralement « la colorée ».
Derrière ces quatre grands noms se cache toute une constellation de cépages plus discrets, que j’aime particulièrement débusquer lors de mes visites chez les petits producteurs de la région. Le Dzelshavi, variété endémique de l’ouest géorgien issue de la famille de la vigne Kolkheti, côtoie le très rare Mamukas Sapere, qui doit vraisemblablement son nom au vigneron l’ayant redécouvert. Le Dondghlabi, lui, ne brille pas tant par la qualité de son vin que par sa polyvalence et son rendement généreux, à l’inverse du Mgaloblishvili, cépage rouge rare mais précieux pour sa résistance aux maladies fongiques, qui porte le nom d’un célèbre ampélographe géorgien du XIXe siècle. Plus confidentiel encore, le Rko se décline en blanc, harmonieux et de belle qualité, et en une version noire plus rare encore ; quant au Kundza, cantonné à la basse Imérétie, il continue de donner un vin de table à la personnalité bien à part. Autant de trésors méconnus qui témoignent, une fois de plus, de l’incroyable diversité ampélographique géorgienne.
Racha – Lechkhumi la patrie des vins moelleux
La Racha-Lechkhumi, nichée en Svanétie du Sud entre l’Imérétie et le Grand Caucase, compte parmi les plus petites régions viticoles du pays, mais aussi parmi les plus prestigieuses. Traversée par le Rioni et cernée de sommets culminant à 4300 mètres, elle ne s’atteint que par la route sinueuse du col de Nakerala, à 1217 mètres d’altitude, ce qui explique son histoire mouvementée : duché lors de l’unification géorgienne du XIe siècle, elle servit aussi de refuge aux « Juifs des montagnes » fuyant les invasions. Sur ses 2854 kilomètres carrés, surtout forestiers, à peine 1600 hectares sont plantés en vigne, sur des sols d’argile calcaire parfois riches en humus ou en fossiles marins ; la région reste d’ailleurs géologiquement instable, comme l’a rappelé le séisme de 1991. Le climat, doux l’hiver, chaud et sec l’été mais gorgé d’humidité venue de la mer Noire, concentre le sucre du raisin et façonne des vins semi-doux, au premier rang desquels le Khvanchkara, né sur la rive droite du Rioni, la mieux exposée, où règnent les rouges Aleksandrouli et Mujuretuli ; la rive gauche, plus ombragée, se prête davantage aux blancs et au Kapistoni shavi.
Plus à l’ouest, la route qui traverse le Lechkhumi longe une gorge spectaculaire entre Alpana et l’AOP Tvishi, où quelques villages isolés et leurs vignobles s’accrochent aux versants escarpés. Le climat y passe du subtropical humide, dans les basses terres proches de la mer Noire, à des sommets enneigés toute l’année ; entre 736 et 887 mètres, les vignes profitent des gorges abritées et orientées sud du Rioni, du Lajanuri et du Tskhenistskali, aujourd’hui cultivées surtout en treillage. Au XIXe siècle déjà, la région comptait dix-huit cépages rouges et vingt blancs, vendangés de fin août à novembre selon des méthodes rudimentaires variant d’un village à l’autre : courtes fermentations en churi ou en tonneaux de bois, pour des vins secs ou demi-secs selon les caprices de l’automne.
Les AOP de Racha – Lechkhumi
L’AOP Khvanchkara est sans doute la plus célèbre des trois, avec son rouge moelleux tiré des cépages locaux Aleksandrouli et Mujuretuli. Cultivées entre 450 et 750 mètres d’altitude sur des sols variés, ces vignes donnent un vin rubis foncé, soyeux et velouté, aux arômes intenses de framboise et de grenade, où la douceur naturelle trouve son équilibre dans une acidité vive. Sa rareté et sa qualité lui valent d’être l’un des vins géorgiens les plus recherchés, et donc l’un des plus chers du marché.
L’AOP Tvishi, elle, change de registre avec un blanc moelleux né dans le village du même nom, en haute montagne caucasienne. Elle mise principalement sur le Tsolikouri, cépage blanc emblématique de l’Imérétie, qui trouve ici un terroir bien particulier. Le vin séduit par sa robe jaune doré, son acidité bien dosée et ses notes fraîches de pêche et de melon, véritable reflet du climat montagnard et des sols propres à cette microzone.
Enfin, l’AOP Okureshis Usakhelauri referme la marche avec un rouge extrêmement rare, élaboré à partir de l’Usakhelauri, l’un des cépages géorgiens les plus précieux et les plus anciens. Le climat ensoleillé et l’altitude des parcelles concentrent naturellement le sucre du raisin, donnant un vin doux, fin et d’une belle intensité aromatique, souvent comparé au Khvanchkara mais que certains jugent même supérieur. Issu de vignobles minuscules et disséminés, ce vin d’exception est aussi recherché qu’onéreux, en Géorgie comme à l’international.

Les cépages de Racha – Lechkhumi
La Racha-Lechkhumi doit sa renommée à un duo rouge indissociable. L’Aleksandrouli, la « vigne d’Alexandre », prospère depuis longtemps sur les collines montagneuses de la région, et forme avec le Mujuretuli, cépage typique de Svanétie du Sud, le partenariat culte à l’origine du Khvanchkara. Plus confidentiel mais tout aussi précieux, l’Usakhelauri pousse sur un territoire minuscule : à peine une journée de marche entre deux villages du Lechkhumi, nichés au fond d’une gorge étroite, suffit pour en faire le tour. Le Kabistoni noir complète cette trilogie rouge : cépage endémique du Racha, il donne un vin naturellement doux, tout en gourmandise de prune.
Du côté des blancs, la région cache quelques raretés que j’aime particulièrement mettre en lumière. Le Tsulukidzis Tetra, aussi appelé Rachuli Tetra, indigène de Svanétie du Sud, se cultive presque exclusivement en Racha-Lechkhumi, où il produit un vin naturellement mi-doux. Le Mtsvivani, lui, regroupe en réalité six cépages distincts qui n’ont pas grand-chose en commun sinon leur nom, une curiosité ampélographique bien géorgienne. Et pour les plus téméraires, le Tskhvediani Tetra, variété blanche indigène du Lechkhumi, se fait si rare qu’on ne lui connaît aujourd’hui que deux producteurs : autant dire une pépite réservée aux plus curieux des amateurs de vin géorgien.
Mingrélie le fief des Murats
L’histoire de la Mingrélie s’étend sur des millénaires, depuis le royaume de Colchide entre les IXe et VIe siècles avant notre ère jusqu’à la principauté autonome des Dadiani, qui régna du XVIe au milieu du XIXe siècle. Son climat subtropical, adouci par la mer Noire et généreux en précipitations, associé à des sols riches en humus, en fait une terre naturellement propice à l’agriculture. La viticulture y suivit longtemps le système du maghlari, où la vigne grimpait le long des arbres fruitiers, avant que les Murat-Dadiani n’introduisent, au XIXe siècle, des techniques modernes venues de France. Les maladies eurent cependant raison d’une grande partie du vignoble traditionnel, forçant le remplacement de cépages comme le Chvitiluri par des hybrides résistants tels que l’Isabella ; seuls le Tsolikouri et l’Ojaleshi survécurent à cette vague. Aujourd’hui, après la perte d’une bonne part du savoir-faire ancestral au XXe siècle, la production reste dominée par de petits vignerons qui vendent surtout leur raisin aux grandes maisons de l’est du pays, la vente directe demeurant encore marginale.
La Mingrélie reste l’une des régions viticoles les plus archaïques et fascinantes de Géorgie, avec des vignobles concentrés dans les piémonts et les gorges des rivières Tekhura, Abasha, Enguri, Khobistskhali et Tskhenistskhali. Si les raisins des basses terres donnent des vins d’une qualité plus modeste, ceux des contreforts et des gorges, en particulier sur les pentes sud malgré une humidité constante, livrent des résultats remarquables. L’Ojaleshi de Salkhino, cépage emblématique de la région désormais protégé par l’AOP du même nom, se distingue par des vendanges tardives, étalées de novembre à janvier, et par une diversité étonnante de méthodes de vinification, entre fermentation avec marc et rafles, churi enterrés et outils propres à cette tradition unique en Géorgie.
Cette Mingrélie viticole tient tout entière dans quelques cépages, aussi rares que précieux. L’Ojaleshi reste bien sûr la vedette : l’une des plus anciennes variétés de Géorgie, dont le nom signifie littéralement « pousser sur un arbre » dans le dialecte local, en souvenir direct du système maghlari qui l’a longtemps porté vers la cime des vergers. À ses côtés, le Chvitiluri connaît une renaissance méritée : ce blanc indigène extrêmement rare, autrefois presque disparu, doit sa résurrection à Misha Tsirdava, fondateur de la cave Obene, qui a redonné vie à ce cépage mingrélien. Plus confidentiels encore, le Paneshi et le Machkvaturi, deux rouges indigènes de Samegrelo, se cantonnent surtout aux vins de table locaux, loin des circuits commerciaux habituels. J’aime particulièrement ces cépages oubliés, tant ils racontent, mieux que n’importe quelle appellation, la Mingrélie discrète et attachante que je continue d’explorer.
Les terrasses Meskhètes
Dans le sud de la Géorgie, la Meskhétie-Javakhétie fait figure de foyer le plus archaïque de la viticulture nationale : caves taillées dans la roche, vignobles ancestraux, vignes centenaires et outils de vinification traditionnelle témoignent, depuis des millénaires, du rôle fondamental de cette région montagneuse dans l’histoire du vin géorgien. Cet héritage exceptionnel contraste pourtant avec le présent, puisqu’on n’y compte aujourd’hui que très peu de caves, modernes ou traditionnelles. Après une longue période d’abandon, une poignée de passionnés, à l’image du très célèbre Giorgi Natenadze, relancent timidement la culture des cépages autochtones et redonnent vie aux méthodes anciennes, en s’appuyant notamment sur les splendides vignobles en terrasses qui s’accrochent aux pentes abruptes du relief local. Parmi les variétés qui survivent ici, citons le Chitistvala, « œil d’oiseau » en géorgien, en référence à ses petits grains ronds, le Gros Colman, appelé localement Kharistvala Kolkhuri, ainsi que les Meskhuri Tetri et Meskhuri Shavi ; aucune AOP ne couvre en revanche cette région.
Ces terrasses viticoles typiques de Meskhétie s’étagent dans les gorges et sur les versants escarpés qui bordent la Mtkvari et ses affluents, une configuration qui offre aux vignes un ensoleillement optimal et une bonne aération, propices à une maturation harmonieuse. Conjugué à ce relief particulier, le climat de montagne façonne un terroir original, dont l’expressivité commence tout juste à être redécouverte. L’altitude, qui varie de 900 à 1400 mètres, ajoute encore à cette diversité : la zone basse, de 900 à 1000 mètres, la zone médiane, de 1000 à 1200 mètres, et la zone haute, de 1200 à 1400 mètres, dessinent chacune leur propre microclimat. Cette richesse topographique, alliée à un savoir-faire ancien en pleine renaissance, confère à la Meskhétie-Javakhétie un potentiel viticole exceptionnel, encore largement inexploité mais riche de promesses.
Gourie le renouveau viticole
La Gourie vit aujourd’hui un véritable renouveau viticole, porté par un œnotourisme encore balbutiant mais prometteur. La région intrigue d’abord par sa méthode de culture : jusqu’au Xe siècle, la vigne y grimpait au sommet des arbres selon le principe du Maghlari, une pratique que l’humidité et les précipitations abondantes du climat local perpétuent encore aujourd’hui, aux côtés de l’Olikhnari, où les ceps se dressent sur des étais hauts de 1 à 1,5 mètre, parfois même en petites pergolas. Cette dernière méthode reste particulièrement vivace dans les villages des municipalités de Chokhatauri et d’Ozurgeti, où le relief en gorges et sur pentes impose ses propres règles à la vigne.
Aux côtés d’hybrides bien implantés comme l’Isabella ou le Noa, le vignoble gourien met en avant ses propres trésors autochtones. Le Tsolikouri arrive en tête, suivi de près par le Chkhaveri, véritable fierté régionale planté jusque sur la côte de la mer Noire, en Adjarie comme en Gourie, dont les meilleures parcelles se trouvent justement autour de Chokhatauri et d’Ozurgeti, et dont la récolte peut s’étirer jusqu’en novembre, voire décembre. La Gourie doit aussi sa réputation au vin fort et aromatique de la région de Sajavakho, aujourd’hui rattachée à l’Imérétie, élaboré à partir du rare cépage Skhilatubani, variété rouge très ancienne autrefois largement répandue. Sans oublier le Jani et le Mtevandidi, deux variétés confidentielles qui donnent, dans les microrégions d’Askana et de Bakhvi, des rouges sombres et corsés, taillés pour un long vieillissement.
Derrière ces incontournables se cache tout un cortège de cépages plus rares, que j’aime particulièrement débusquer au fil de mes visites chez les vignerons locaux. Le Sakmiela, blanc extrêmement confidentiel, se distingue par ses grappes juteuses et son arôme exotique bien reconnaissable. L’Aladasturi, rouge originaire de la région, a quant à lui inspiré plus de poèmes géorgiens qu’aucun autre cépage du pays, une popularité littéraire qui n’a rien d’un hasard tant son vin séduit. Enfin, le Kamuri Tetri et Kamuri Shavi rappellent, par leur nom même, une époque révolue : avant l’arrivée du phylloxéra, ces variétés poussaient encore sous forme de grands arbres à travers toute la Gourie, vestiges d’une viticulture aujourd’hui presque oubliée.
Adjarie la région viticole la plus archaïque
L’Adjarie déploie ses vignobles au fil des contreforts montagneux et des vallées des rivières Chorokhi et Acharistskhali, ainsi que de leurs affluents Chakvistskhali et Kintrishi, ce qui en fait l’une des zones viticoles subtropicales les plus importantes de Géorgie. La région connaît depuis quelques années un renouveau notable, porté par des vignerons de plus en plus nombreux à s’investir dans la réhabilitation des variétés anciennes. Le Tsolikouri et le Chkhaveri gourien restent les cépages les plus répandus, offrant aux vignerons locaux de quoi produire d’excellents vins, tandis que le Satsuravi, pourtant autochtone, demeure hélas très peu cultivé.
Les méthodes de culture varient sensiblement selon l’altitude : les vignobles Dablari, à faible hauteur et introduits dans les années 1930, cohabitent avec les techniques ancestrales de Maglari et d’Olikhnari, où la vigne grimpe sur des arbres ou des poteaux, pratiquées jusque dans les villages viticoles perchés à 1200 mètres, une altitude particulièrement propice aux variétés à maturation irrégulière. C’est aussi en altitude que subsiste, en théorie du moins, tout un patrimoine ampélographique menacé : Brola, Khopaturi, Klarjuli, Mekrenchkhi, Burdzghala, Kviristava, Shavshura, Jineshi et Batomura comptent parmi les cépages historiques d’Adjarie les plus connus, mais tous sont aujourd’hui devenus quasiment introuvables.
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