Quelque part entre la vallée de l’Ararat et les hauteurs de Vayots Dzor, une vieille amphore a traversé les décennies sans se briser. Elle appartenait au grand-père de Khachik Gyurjyan, et c’est autour d’elle que s’est construit l’un des projets les plus attachants du renouveau viticole arménien. Je vous en parle avec d’autant plus de plaisir que Khachik est un ami, ce que je tiens à préciser d’emblée pour jouer cartes sur table. Vins naturels, cépages rares presque inconnus hors d’Arménie, karas et qvevris : voici le portrait d’un domaine à taille humaine, que tout voyageur curieux gagne à pousser la porte pour découvrir.
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Brève histoire du domaine Gyurjyan Wines
Tout commence bien avant la création officielle du domaine. Autrefois, le grand-père de Khachik produisait du vin selon les méthodes traditionnelles, dans des amphores. Avec le temps, cette activité a disparu de la famille, mais l’une de ces anciennes amphores a été précieusement conservée comme un héritage. De nombreuses années plus tard, Khachik a décidé de renouer avec ce geste ancestral et de refaire du vin en amphore, en hommage à son grand-père et aux générations qui l’ont précédé. J’aime cette idée d’un projet viticole qui naît non d’un business plan, mais d’un objet de famille sauvé de l’oubli.
C’est en 2020 que Gyurjyan Wines voit officiellement le jour, avec une ambition claire : associer les méthodes de vinification traditionnelles à la volonté de révéler tout le potentiel des cépages autochtones arméniens. Le chemin n’a pourtant rien eu d’une promenade. Le vin en vases d’argile s’est heurté à l’histoire : l’économie planifiée de l’époque soviétique a détruit la fabrication de ces récipients et presque aboli la vinification arménienne, au profit d’une viticulture tournée vers les alcools, le cognac en tête. Personne ne fabrique aujourd’hui de karas en Arménie, et les premiers essais de Khachik dans de vieux récipients ont souffert de maladies du vin. Il a alors pris la route de Shrosha, berceau historique de la poterie géorgienne, pour y acheter plusieurs qvevris auprès du potier Mamuka Mumladze. Le domaine a depuis franchi un cap symbolique : en 2026, il est devenu la première cave arménienne à participer au festival de vins naturels ZERO COMPROMISE à Tbilissi, après une inspection de sa cave et de ses vignes par l’Association géorgienne du vin naturel.
Le vignoble de Gyurjyan Wines
Les vignes de Gyurjyan Wines se répartissent entre deux grandes régions viticoles d’Arménie, pour une superficie totale d’environ 6 000 mètres carrés, une échelle résolument artisanale. Dans la vallée de l’Ararat, au village de Verin Artashat, Khachik cultive deux vignobles plantés de Voskehat, le cépage blanc, et de Nerkarat, le rouge. Le domaine met en avant des sols argilo-calcaires, des vendanges faites à la main et le rythme des saisons plutôt que des formules. Quant aux cépages rares, ils sont au cœur de l’identité du lieu : outre le célèbre Voskehat, Nerkarat, Tchilar et Khach Kharji sont des variétés moins connues, mais au fort potentiel.
Le second vignoble nous emmène bien plus haut, en Vayots Dzor, à Areni et Aghavnadzor, à environ 1 000 mètres d’altitude. Khachik y travaille avec des vignerons locaux. À Areni, il collabore avec Avak et Mays Ghazaryan : Avak, agriculteur d’une soixantaine d’années passées, rappelle que ses ancêtres cultivaient déjà ces vignes, et son petit-fils s’intéresse à la relève. On y trouve le Khach Kharji, cépage blanc autochtone dont le nom contient le mot arménien « croix ». À Aghavnadzor, « la vallée des Pigeons », l’ambiance est plus sauvage encore : beaucoup de vignes ne sont pas palissées mais taillées depuis des décennies en petits gobelets, avec de petits tuteurs pour empêcher les grappes de toucher le sol. Un vigneron du village, Samvel Avakian, se targue d’une parcelle centenaire où poussent Tchilar, Kharji, Khach Kharji et Areni, ce dernier n’étant pas vinifié par Khachik pour l’instant. On y vendange à l’automne, quand le sucre atteint 20 à 21, car sinon, assure-t-on sur place, les ours descendent de la montagne et dévorent la récolte en une nuit. Les vignerons y travaillent surtout de manière biologique, avec des traitements de contact.
Le vigneron : Khachik Gyurjyan
Khachik Gyurjyan est mon ami, et j’avoue qu’il m’est difficile de le présenter avec la distance d’un simple chroniqueur. Ce que je peux dire, en revanche, c’est qu’il compte parmi les premiers producteurs de vin naturel d’Arménie, sinon le tout premier. Il plaisante volontiers en disant qu’il est « de Gourdjaani », jouant sur la sonorité de son nom de famille, un clin d’œil à la célèbre ville viticole de Géorgie. Depuis des années, il se consacre à faire revivre la vinification traditionnelle arménienne, celle qui fait fermenter le vin dans des jarres d’argile appelées karas en Arménie.
Pour Khachik, faire du vin n’est pas seulement produire une boisson : c’est prolonger une histoire familiale, rendre hommage à ses ancêtres et préserver les traditions viticoles arméniennes tout en leur donnant une expression contemporaine. Sa philosophie est celle de la vinification naturelle, avec une intervention minimale pour préserver l’expression du raisin et du terroir, et la qualité reste sa priorité absolue, de la vigne jusqu’au moment où le vin est dégusté. Il garde pourtant les pieds sur terre : il s’inquiète de voir les stéréotypes hérités de l’époque soviétique persister, car beaucoup d’Arméniens préfèrent encore les spiritueux au vin. Le vin naturel n’en est ici qu’à ses balbutiements, et les rares producteurs engagés dans cette voie ne se connaissent pas encore et n’ont pas formé d’association. Je n’ai pas d’informations précises sur son parcours avant la création du domaine, et je préfère ne rien inventer à ce sujet.

Œnotourisme au domaine
Le domaine se trouve à Masis, dans la vallée de l’Ararat, à 20 ou 30 minutes en voiture du centre d’Erevan : une escapade facile, même avec un emploi du temps de voyage serré. La cave, elle, est en pleine métamorphose : Khachik transforme depuis plusieurs années une ancienne ferme soviétique en véritable chai, un chantier qui devrait encore durer deux à trois ans, mais qui abrite déjà des espaces de fermentation et de stockage, ainsi qu’une pièce dédiée aux bouteilles. On y voit aussi les amphores enterrées, un spectacle qui change radicalement l’idée qu’on se fait d’une cave. Ma recommandation : réservez à l’avance, car la salle de dégustation fonctionne sur rendez-vous.
Trois formules sont proposées. La dégustation avec visite du domaine pour une personne comprend trois vins, l’histoire du domaine et de la méthode amphore, pour 1 h à 1 h 30, à partir de 10 000 AMD, soit environ 24 €. Pour 2 à 4 personnes, comptez cinq vins pendant 1 h à 2 h, à partir de 13 000 AMD, soit environ 31 € par personne. Enfin, une dégustation privée est possible pour les groupes de quatre personnes ou plus, avec une expérience sur mesure et un accord mets-vins en option, sur demande. Côté cuvées, vous pourrez goûter le Tchilar, le Khach Kharji, le Mimosa (un assemblage des deux), le Voskehat et le Nerkarat. Les réservations se font par WhatsApp au +374 44 477 737, et le domaine propose la livraison gratuite à Erevan à partir de 3 bouteilles.
Mes vins préférés
Le Nerkarat Dry Red 2023. C’est mon premier coup de cœur chez Gyurjyan Wines, tant ce rouge raconte une Arménie que l’on connaît peu. Issu à 100 % du très rare cépage Nerkarat de la région de l’Ararat, fermenté en amphore avec un mois de macération sur les peaux, puis élevé 9 mois sans filtration, il affiche 13,2 % d’alcool et se sert entre 15 et 17 °C. Le nez est expressif, avec de la griotte, des fruits rouges sombres, du poivre noir fumé et une pointe toastée. La bouche est fraîche et vive, portée par des fruits rouges lumineux, avant que le poivre noir n’apporte chaleur et complexité jusqu’à une longue finale poivrée. Il est proposé à 28 € la bouteille.
Le Khach Kharji Dry Amber 2024. Mon second choix est un vin orange du Vayots Dzor, qui nous ramène à ces vignes d’altitude dont je vous parlais plus haut. Issu à 100 % de Khach Kharji, fermenté en amphore avec 7 semaines de macération, puis élevé 16 mois sans filtration, il titre 12,5 % et se sert entre 12 et 16 °C. Le nez est éclatant, avec du citron, de la pomme verte, de la fleur de tilleul et de la noix fraîche, relevés d’une délicate touche de caramel. La bouche est fraîche et précise, avec une acidité vive, une texture généreuse et une longue finale saline. Compter 16 € la bouteille, ce qui en fait aussi une jolie porte d’entrée dans l’univers du domaine.

Avez-vous déjà goûté les vins arméniens ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.


Super expérience, j’espère pouvoir lui rendre visite.