Certaines étiquettes se lisent comme la carte d’un pays que l’on ne peut plus visiter, et celle de Kataro en fait partie. Née en 2010 sur les pentes de Togh, dans la région de Hadrut en Artsakh (que l’on nomme aussi Haut-Karabagh), cette maison familiale a fait connaître au monde le khndoghni, un cépage rouge presque exclusif à cette région. Puis la guerre a emporté le chai, les vignes et la terre elle-même. C’est aujourd’hui dans une ancienne usine de soie du village de Dzoraghbyur, à l’est d’Erevan, que Kataro continue de produire. Je vous invite à suivre cette histoire hors du commun, du vignoble d’origine jusqu’aux bouteilles que l’on peut encore déboucher, avec quelques conseils de voyageur curieux.
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Brève histoire du domaine Kataro Winery
Tout part d’une photographie des années 1930, sur laquelle le grand-père de Grigor Avetissyan tient une grappe tout juste cueillie dans sa propre vigne. Grigor a porté cette image comme un argument, jusqu’à convaincre son père : en 2010, la famille se lance dans la vinification à Togh, village de la région de Hadrut vieux de 1 200 ans. Le domaine s’appelle officiellement Domaine Avetissyan, et Kataro est le nom de marque sous lequel ses vins sont vendus. Ce nom vient de Katarovank, monastère perché au sommet du mont Dizapayt, à environ 2 478 mètres d’altitude, le plus haut site monastique du territoire. Sa fondation est traditionnellement située entre le IVe et le Ve siècle, et l’église actuelle date de 1870. Kataro a aussi été parmi les premiers à étiqueter ses bouteilles « Artsakh » pour l’export, un choix de mot qui valait déjà prise de position.
L’automne 2020 a brisé cet élan. La guerre éclate en pleine vendange, l’équipe continue de cueillir sous les bombardements, puis évacue avec ce qu’elle peut emporter. Les récits divergent sur le nombre de bouteilles sauvées, de quelques milliers à dix mille. Le millésime 2019 reste abandonné dans la cave, Hadrut tombe et le chai de Togh est détruit. Pour financer un nouveau départ, la famille met aux enchères les bouteilles rescapées et s’installe à Dzoraghbyur, dans la province de Kotayk, dans une usine de soie désaffectée qu’elle reprend et équipe. En 2022, la production repart, avec environ 120 000 bouteilles cette année-là. En septembre 2023, l’Azerbaïdjan prend le contrôle total du territoire, que plus de 100 000 Arméniens quittent. Kataro est alors la seule des quinze maisons viticoles établies de l’Artsakh à avoir relancé sa production.
Le vignoble de Kataro Winery
À Togh, le vignoble couvrait environ dix hectares de pentes argileuses, entre 600 et 700 mètres d’altitude, plantées de khndoghni, aussi appelé sireni. Les hivers y sont doux et les étés ensoleillés, ce qui favorise une maturation harmonieuse des raisins. Ce cépage d’un bleu profond, à la peau épaisse, donne un rouge velouté aux notes de fruits noirs, et l’Artsakh est l’un des très rares endroits au monde où il pousse. Avant les Avetissyan, il nourrissait surtout des vins faits maison, et c’est la famille qui l’a présenté au monde comme un vin à part entière. À côté des raisins du domaine, Kataro vinifiait aussi du khndoghni venu d’autres régions d’Artsakh.
Ce vignoble n’appartient plus à la famille. À Dzoraghbyur, à environ 1 350 mètres d’altitude et à une dizaine de kilomètres à l’est du centre d’Erevan (les distances publiées varient de dix à vingt kilomètres), aucune vigne n’entoure le chai, et le lieu ne se trouve pas dans une région viticole. Kataro achète donc ses raisins : du khndoghni d’Artsakh tant que cela fut possible, puis des fruits arméniens, dont de l’areni de Vayots Dzor et du voskehat pour le blanc. Le grand espoir tient en un millier de ceps de khndoghni, récupérés dans la pépinière du village de Khramort et acheminés jusqu’à Erevan en 2023. Début 2025, ils avaient environ un an, et il fallait encore compter deux ans avant d’en tirer un vin.
Le vigneron : Grigor Avetissyan et Andranik Manvelyan
Grigor Avetissyan (que l’on trouve aussi écrit Grigori) est le fondateur de la maison, qu’il dirige avec son père, ses frères et leurs enfants. Un visiteur qui l’avait rencontré à Togh le décrivait comme un vigneron amoureux de ses vignes et du travail de cave : khndoghni de plusieurs régions d’Artsakh aux fruits et aux acidités contrastés, cuvées réserve expérimentales, et même un rouge doux dans le style du Monastrell Dolce espagnol. En dehors du chai, on lui doit l’Artsakh Wine Association et l’Artsakh Wine Festival. Jusqu’en 2020, ce festival faisait venir des milliers de visiteurs à Togh, au bout de cinq heures de route depuis Stepanakert, dans un territoire où le tourisme n’existait pas. Après 2023, il a proposé d’ouvrir les installations de Dzoraghbyur à une coopérative où des vignerons déplacés pourraient relancer leur production. Quant à son exploit de la pépinière, il le raconte avec malice : les soldats de la paix russes, dit-il, se seraient laissés convaincre par son charme et ont prêté leurs camions.
À ses côtés, Andranik Manvelyan est le vinificateur de la maison depuis 2019. Le jour où la guerre a éclaté, il surveillait la maturité des raisins à Togh pendant que drones et missiles passaient au-dessus du vignoble. Il en parle aujourd’hui en riant, comparant la scène à un film de science-fiction, et c’est sans doute la signature de ce tandem : rire pour tenir. Il suit désormais les jeunes ceps de khndoghni, dont le vin futur sera forcément différent, puisque la terre, l’altitude et le climat ne sont plus les mêmes. Pour lui, l’essentiel n’est pas tant le vin que l’émotion que contiendra la bouteille. Gardez cette idée en tête lorsque vous croiserez une étiquette Kataro, elle change la façon de la déguster.

Mes vins préférés
Mon premier choix est le Kataro Sireni 2018, un 100 % khndoghni (sireni) de 13,5 % vol., en bouteille de 75 cl, vinifié de façon classique. Sa robe est d’un rouge profond et ses arômes évoquent des fruits rouges mûrs d’une belle intensité, prolongés par une finale ample de longueur moyenne. La sélection tardive des raisins et leur tri manuel lui apportent profondeur, complexité et élégance. C’est un millésime d’avant-guerre, l’une des dernières expressions du khndoghni cultivé en Artsakh, ce qui explique son tarif d’environ 150 € la bouteille. Un conseil de table : ouvrez-la à l’avance, car des amateurs notent qu’elle s’exprime encore mieux environ une heure après l’ouverture.
Mon second choix change de registre avec le Kataro White Voskehat 2022, un blanc de 12,5 % vol., en 75 cl, proposé autour de 18 €. Je le retiens pour deux raisons. La première est son accessibilité : c’est la porte d’entrée idéale chez Kataro sans y laisser un budget. La seconde est qu’il illustre la nouvelle vie du domaine, qui, privé de vignoble, vinifie désormais des raisins arméniens achetés, dont le voskehat. Choisir les cuvées actuelles, c’est aussi aider la cave de Dzoraghbyur à tourner pendant que les ceps transplantés prennent racine. Aucune description aromatique précise n’est disponible pour cette cuvée, et l’origine exacte de ses raisins n’est pas précisée : je préfère ne rien inventer et laisser votre verre répondre.

Avez-vous déjà goûté les vins arméniens ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.

