Certaines bouteilles se font remarquer avant même d’être ouvertes, et celles de Gevorkian Winery en font partie : plusieurs épousent la forme d’un fruit, à commencer par la grenade, l’un des grands symboles spirituels de l’Arménie. Derrière ce clin d’œil se cache un domaine fondé en 2006, aujourd’hui présenté comme l’un des acteurs majeurs de la viticulture arménienne. Il réunit sous un même toit le vin de fruits, la méthode kakhani des raisins séchés, les amphores karas, le premier vin de glace et le premier pét-nat du pays. Pour le voyageur curieux qui veut comprendre l’Arménie à travers ses vins, c’est une porte d’entrée idéale, entre mémoire ancienne et audace contemporaine. Voici mon tour d’horizon : l’histoire du domaine, son vignoble, l’homme qui l’a imaginé, la visite et deux bouteilles que je glisserais volontiers dans ma valise.
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Brève histoire du domaine Gevorkian Winery
Tout commence en 2006, et pas tout à fait par du vin. Vahagn Gevorkian dessine d’abord une bouteille en forme de grenade, puis se dit qu’il faut bien la remplir pour la vendre : le vin de grenade devient ainsi le produit des débuts. Le choix n’a rien d’anodin. D’après le vigneron, cette boisson existait déjà à l’époque païenne, où elle servait à des rituels, avant que les autorités ne cherchent à en effacer le souvenir après l’arrivée du christianisme. Toujours selon lui, le vin de grenade représente aujourd’hui la moitié des exportations de vin arméniens. Cette veine fruitée vit encore dans la gamme « 365 wines », qui rassemble des vins de grenade, d’abricot, de mûre, de coing, de cerise, de fraise et de cornouille. Ils sont présentés dans des bouteilles décoratives en forme de fruit, un design dont la marque détient les droits.
Le tournant suivant date de 2008. Lors d’un voyage en Italie, dans la région de Trévise, avec un groupe de onze vignerons arméniens, Vahagn découvre à Valpolicella des vins issus de raisins séchés. Le déclic est immédiat : en Arménie aussi, on suspend les grappes pour les faire sécher, et certains villageois en tirent un vin doux appelé kakhani. Il reprend cette méthode, la retravaille et en tire aujourd’hui trois types de vins. Le domaine affirme avoir été le premier en Arménie à appliquer les techniques de l’Amarone, du Ripasso et du Recioto, ainsi que celle du vin de glace canadien. Puis viennent les rosés, dès 2011, dont naîtra le Hay Pet Nat. S’ajoutent la certification ISO 22000:2005 pour la sécurité alimentaire et une production casher exportée vers Israël. Retenez le mot kakhani, il reviendra souvent.
Le vignoble de Gevorkian Winery
Quand Vahagn Gevorkian parle de terroir, un nom revient sans cesse : le Vayots Dzor. C’est pour lui le meilleur terroir d’Arménie, avec un climat doux et une terre idéale pour la vigne. Il y possède un petit vignoble, sur lequel il rêve de bâtir un nouveau chai fonctionnant par gravité, avec des amphores et uniquement des matériaux naturels, sans cuve en inox ni caoutchouc. Cette région n’a rien d’anodin : c’est celle de la grotte d’Areni-1, où la datation au carbone a établi une vinification à grande échelle remontant à 6 100 ans, présentée comme le plus ancien exemple de vinification systématique au monde. C’est aussi de là que vient l’Areni du premier pét-nat arménien, preuve qu’un style très neuf peut naître sur une terre très ancienne.
Côté cépages, le domaine travaille des variétés autochtones. Le Kakhani Reserve assemble quatre rouges locaux : Areni, Haghtanak, Milagh et Karmrahyut. Le vin de glace Anaïs, lui, repose sur le Voskehat, vendangé à moins 11 °C dans les terroirs de haute montagne du Vayots Dzor. Le domaine élabore aussi des vins de fruits et de baies, dont les arômes profiteraient, selon lui, des quelque 300 jours de soleil annuels de l’Arménie. Je préfère vous le dire franchement : les informations disponibles ne précisent ni la superficie des vignes, ni leur altitude, ni l’origine exacte de chaque raisin. Si vous passez au domaine, c’est une excellente question à poser à votre guide.

Le vigneron : Vahagn Gevorkian
Pour comprendre Vahagn Gevorkian, il faut remonter à la maison de son grand-père, où il a vu pour la première fois des karas, ces grandes amphores d’argile, servir à faire du vin puis de la grappa. Cette image d’enfance a guidé son travail : en se lançant, il voulait vinifier à l’ancienne. Il achète aujourd’hui des karas dans les villages d’Arménie, les nettoie (elles sont toujours très sales, précise-t-il), puis les utilise pour la fermentation et l’élevage, selon le vin visé. Contrairement à certains confrères, il ne croit pas qu’elles donnent du goût : son expérience lui dit qu’elles n’apportent qu’une micro-oxydation. Elles lui offrent surtout une philosophie. Les anciens y voyaient la forme d’un ventre maternel, où le vin repose comme un enfant. Dans la collection d’amphores du domaine, les vins y passent six mois, avec une fermentation à plus basse température qui donne des vins élégants, veloutés, aux arômes complexes.

Son autre conviction, c’est le vin naturel, qu’il voit comme l’avenir de la profession. Le SO2 lui donne des maux de tête, alors il a décidé de s’en passer : vin orange sans soufre, macération carbonique, pét-nat, avec toujours la même ligne, sans sulfites ni additifs. Plus largement, il estime que l’Arménie, faute de grandes quantités de raisins, ne peut pas devenir un pays de vin industriel. Son avenir se trouve dans des vins uniques, qui racontent un lieu et des traditions. Il a donc voulu définir un style de vinification arménien reconnaissable à l’international, en s’appuyant sur les méthodes anciennes (amphores, raisins séchés) pour inventer du neuf. Cette idée d’un vin ancré dans le passé mais tourné vers demain donne, à mes yeux, tout son charme au domaine.
Œnotourisme au domaine
Le propriétaire du domaine voit dans la vinification une occasion, donnée par le divin, de créer des valeurs éternelles, et la visite est pensée pour s’en imprégner. Un spécialiste y raconte l’histoire du domaine et les grandes étapes de l’élaboration du vin, puis anime une dégustation professionnelle, assortie de conseils. Les visites ont lieu du lundi au samedi, de 10 h à 13 h ou de 14 h à 17 h, et durent de 1 h à 1 h 30. Elles s’adressent à des groupes d’au moins cinq personnes, avec une capacité annoncée de vingt participants, et se déroulent en arménien, en russe ou en anglais. Si vous voyagez à deux, contactez-les avant de vous déplacer pour savoir si une visite en plus petit comité est possible.
Deux formules de dégustation sont proposées. La première, à environ 17 €, fait goûter le Voskehat blanc sec, l’Areni rosé sec, le Kes Kakhani rouge sec et le vin de grenade 365 mi-doux. La seconde, à environ 33 €, monte en gamme avec le Carbonic Karasi rouge et blanc nature, le Kakhani Reserve en rouge sec et en rouge doux, et le Hay Pet Nat Areni rosé pétillant. Dans les deux cas, la dégustation s’accompagne d’une planche de viandes, d’une planche de fromages, de chips de lavash, de pommes de terre au four et de gressins. Mon conseil : si vous voulez saisir ce qui fait la singularité du domaine (amphores, nature, kakhani, pét-nat), la seconde formule en dit beaucoup plus. Elle raconte en un verre ce que Vahagn répète depuis le début, à savoir qu’on innove mieux quand on part du passé.
Mes vins préférés
Premier coup de cœur, l’Ariats Kakhani Reserve rouge sec, qui résume à lui seul la philosophie du domaine. Il assemble quatre cépages locaux, Areni, Haghtanak, Milagh et Karmrahyut, et suit la méthode kakhani avec des raisins flétris pendant trois mois. Après la fermentation, il passe six mois dans des barriques neuves en chêne arménien centenaire, puis dix-huit mois supplémentaires dans des fûts plus anciens. La fiche du domaine décrit une robe d’un violet intense, des arômes de raisins flétris et de fruits confits, et des notes de cuir, de confiture de mûre et de pruneau, relevées par une touche vanille-chocolat. À 16 % d’alcool, il se sert à 20 °C et se destine aux steaks, au gibier, aux fromages affinés, aux desserts crémeux et au chocolat noir. Je le verrais bien clore un repas d’automne.
Mon second choix, plus rare, est Anaïs, le premier vin de glace arménien, baptisé du nom de l’ancienne déesse arménienne de l’amour et de la fécondité. Il est issu du Voskehat, vendangé à moins 11 °C dans les hauteurs du Vayots Dzor. Le moût est pressé à partir de grains gelés, puis le vin vieillit douze mois en barriques de chêne arménien centenaire. On lui promet des tons de fruits exotiques, un bouquet remarquable et une longue finale rappelant l’abricot arménien. Il se sert frais, entre 6 et 8 °C, de préférence dans les verres en forme de diamant, avec des desserts délicats. Le flacon de 20 cl est affiché à environ 70 €, un prix à la hauteur de son statut de bouteille d’exception.

Avez-vous déjà goûté les vins arméniens ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.

