Rares sont les cépages géorgiens aussi confidentiels que le Buera (ბუერა en géorgien), un blanc originaire de Kakhétie que seule une poignée de vignerons s’obstine encore à vinifier. C’est aussi le nom d’un somptueux château qui borde le lac Lopota, dont je vous parle plus bas.
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Pourquoi le Buera est devenu si rare
Pourquoi est-il aujourd’hui si difficile de croiser une bouteille de Buera ? D’abord parce que le cépage a payé un lourd tribut aux ravageurs de la vigne, mais aussi parce que la viticulture géorgienne s’est peu à peu resserrée autour de quelques grands noms. Au milieu du XXe siècle, le Rkatsiteli couvrait déjà plus des trois quarts des vignes de Kakhétie, laissant aux variétés confidentielles comme le Buera à peine cinq hectares dans la région qui l’a vu naître.
Le cépage connaissait pourtant un autre destin plus au sud. À la même époque, la Basse-Kartlie comptait plus de 80 hectares de Buera, dont une soixantaine autour de Bolnisi, ce qui le plaçait juste derrière le Rkatsiteli, le Tavkveri et l’Asuretuli Shavi parmi les cépages les plus plantés de ce secteur. Les spécialistes de l’époque y voyaient même un candidat sérieux pour fournir des vins de base destinés à la distillation.
Aujourd’hui, la renaissance des cépages oubliés et l’engouement mondial pour les vins ambrés lui offrent une seconde chance. Quelques vignerons curieux le vinifient en qvevri, en pétillant naturel ou en assemblage, et ce sont leurs bouteilles que je vous présente ci-dessous.
Description botanique du cépage Buera
Le Buera circule sous plusieurs noms : Buero, Buero Vazi, Sachurchkhle, Sari Sachakh et, plus rarement, Bezhanauri ou Bua Kurdzeni. Ces deux derniers sont parfois traités comme des variétés à part entière, ce qui entretient une certaine confusion.
Comme beaucoup de cépages de Géorgie, le Buera est originaire du bassin de la rivière Alazani, en Kakhétie. Avant l’arrivée des maladies cryptogamiques venues d’Amérique et du phylloxéra, on le cultivait aussi bien en Kakhétie qu’en Basse-Kartli, notamment autour de Bolnisi, dans le sud du pays.

À l’âge adulte, la feuille est de taille moyenne, arrondie, parfois ovale, avec trois à cinq lobes. Sa face inférieure est glabre et le pétiole est égal ou plus court que la nervure principale. La grappe, de taille moyenne (environ 250 g), est conique et moyennement dense. Les baies, assez grosses, rondes ou ovales, virent au jaune verdâtre à maturité. Leur peau est fine et moyennement ferme, leur chair tendre, d’un goût agréable et d’une légère acidité.
La maturité arrive à la mi-septembre, avec un rendement d’environ 3,6 kg par pied. Le Buera résiste moyennement au mildiou, mais il se montre très sensible à l’oïdium et au gel, deux faiblesses qui expliquent en partie sa rareté. À maturité, le jus affiche entre 17,7 et 18,8 % de sucre pour une acidité totale comprise entre 6,3 et 7,9 g/l.
Longtemps, le Buera a surtout servi à produire des vins de table ordinaires, des raisins de table et du jus de raisin.
Les vins à base de Buera
Vinifié à l’européenne, le Buera donne un vin blanc sec de couleur paille, aux arômes discrets, à la bouche légère et à l’acidité enjouée. Vinifié à la géorgienne, c’est-à-dire en qvevri avec macération sur les peaux, il change de visage et peut se révéler très puissant.
Tedo’s Marani
Boire ce vin évoque l’automne, les fruits jaunes écrasés qui traînent dans le jardin d’une maison géorgienne, et le plaisir de flâner un verre de vin ambré à la main, en prenant le temps de s’émerveiller, de se souvenir, de sentir. Pour un nouveau buveur, il peut néanmoins paraître à la fois funky et exotique. C’est le vin emblématique de Tedo.
Tedo Gzirishvili cultive la vigne et vinifie depuis 1985, en bio, aussi bien en qvevri qu’en cuves inox. Ses vignes de Buera, âgées d’une vingtaine d’années, poussent sur un sol calcaire et donnent un vin léger, aux délicates notes de fruits jaunes.
Village : Sagarejo
Alcool : 12 %

Pheasant’s Tears Buera – Grdzelmtevana 2018
Fondé en 2007 à Sighnaghi par le peintre américain John Wurdeman et le vigneron Gela Patalishvili, Pheasant’s Tears est l’une des maisons les plus emblématiques du vin en qvevri. Cet orange est un assemblage de Buera et de Grdzelmtevana, deux cépages endémiques anciens et rares. Les vignes poussent sur des alluvions brunes, du grès et du quartz. Les raisins, partiellement égrappés, macèrent six mois sur leurs peaux dans des qvevri géorgiens traditionnels.
Ni filtré ni collé, le vin affiche la teinte ambrée classique, une vraie texture et de gros tanins. Extrêmement sec, c’est l’orange géorgienne la plus audacieuse, et il n’est certainement pas pour les âmes sensibles ! Les quantités restant modestes, mieux vaut demander quel millésime est disponible avant de partir à sa recherche.



Anapea Village
Anapea Village est un domaine familial né en 2013 sous l’impulsion de Khatia Darguashvili et Gocha Tskitishvili, installés sur des terres autrefois exploitées à l’époque soviétique. Leur but : restaurer le mode de vie et la tradition viticole d’autrefois, en produisant un vin biologique avec les techniques de rtveli (la vendange) et de vinification de la Kakhétie du XIXe siècle. La récolte se fait à la main, généralement début septembre, et les vins sont mis en bouteille avec très peu de soufre, voire aucun, sans collage ni filtration.
Le domaine cultive 33 variétés de raisin, dont le fameux Buera, traitées uniquement à l’aide de préparations à base de soufre et de cuivre. Il propose aussi un pétillant naturel à base de Buera.
Iases Marani, Buera, 2021
Tout petit producteur bio de Manavi, à l’entrée de la Kakhétie, Iases Marani propose lui aussi un Buera fait maison. Issu de vignes d’environ 45 ans, fermenté spontanément, ni filtré ni collé et sans soufre ajouté, ce vin blanc titre 11,7 %. On ne peut l’acheter qu’à la propriété, et en quantité très limitée.
Vintage First, l’assemblage Rkatsiteli et Buera
Vintage First est un collectif de petites caves qui s’est lancé sur le marché géorgien avec une idée simple : travailler un cépage que très peu de maisons osent vinifier. Le résultat est un vin ambré de Kakhétie élaboré de façon traditionnelle, assemblage de 85 % de Rkatsiteli et de 15 % de Buera. La production reste confidentielle et se vend surtout dans les caves et les bars de Tbilissi.
Comment déguster le Buera
Tout dépend de la vinification. Pour une version européenne, servez-le frais, autour de 10 °C, comme un blanc vif pour l’apéritif. Pour un Buera de qvevri, sortez la bouteille une demi-heure avant, vers 12 à 14 °C, et laissez-lui le temps de s’ouvrir dans un grand verre.
À table, sa fraîcheur et ses notes de fruits jaunes se marient très bien avec la cuisine géorgienne : pkhali, ces boulettes de légumes aux noix, aubergines aux noix (badrijani nigvzit), sulguni poêlé ou poulet chkmeruli à l’ail. Mon conseil : commencez par les cuvées les plus légères, puis osez les plus puissantes, comme celle de Pheasant’s Tears.
Château Buera, le luxe à la géorgienne
Fondé en 2018 par Goga Maisuradze, le créateur du célèbre Lopota Lake Resort & Spa, le Château Buera témoigne de l’engagement de son fondateur pour le développement touristique de la Géorgie. Convaincu du potentiel extraordinaire du vin géorgien, il a consacré son énergie à repousser les limites du secteur et à dynamiser sa région. Depuis sa disparition, sa famille poursuit son œuvre, aux côtés d’une équipe de jeunes professionnels motivés qui fait grandir le domaine. Précision utile : malgré son nom, les cuvées présentées plus bas reposent sur d’autres cépages que le Buera.
Avec ses tours élancées, le château semble ouvrir les portes d’un monde de conte. Son architecture marie la modernité aux traditions ancestrales de la vinification géorgienne, et la cave occupe le premier étage de l’édifice. On y savoure des vins locaux d’exception, avec en toile de fond des vues spectaculaires sur la chaîne du Caucase.
Lopota Lake Resort & Spa
Tout a commencé en 2008, lorsque Goga Maisuradze a découvert un lac oublié de Kakhétie et y a ouvert une petite pension familiale de sept chambres. Aujourd’hui, le Lopota Lake Resort & Spa, niché au bord du lac à environ 115 km de Tbilissi (comptez près de deux heures de route), s’étend sur 60 hectares entourés par les monts du Caucase. Il compte plus de 200 chambres et suites, la plupart dotées de balcons avec vue sur le lac ou sur les montagnes, et le guide Michelin lui a décerné une Clé.
Les hôtes profitent d’une hospitalité familiale, de plusieurs piscines (dont une intérieure), d’un Forest Spa avec saunas et jacuzzis, ainsi que d’un centre de remise en forme. Côté table, plusieurs restaurants et bars servent des cuisines géorgienne, européenne et asiatique, et une terrasse de dégustation est dédiée aux vins du Château Buera, véritable lieu de pèlerinage pour les amateurs. Les activités ne manquent pas : balades à cheval, quad, mini-golf, pêche, location de vélos, sans oublier la découverte des potagers bio et de l’orangeraie. Entre luxe, aventure et nature préservée, Lopota est un écrin à l’image de la Kakhétie.
Le vignoble du Château Buera
Les vignes du Château Buera, cultivées en bio, s’étendent sur 5 hectares dans l’AOP Napareuli, sur les sols alluviaux et rocheux du versant nord.
Le Grand Caucase forme un rempart qui protège la Géorgie de l’air froid venu du nord, tout en laissant sa crête occidentale ouverte à l’air chaud et humide de la mer Noire, un facteur déterminant dans cette région. Les grappes sont ainsi épargnées par les températures extrêmes, qu’il s’agisse de chaleur ou de froid.

À Napareuli, le climat est modérément humide, avec des hivers doux, des étés plus tempérés qu’ailleurs en Kakhétie et deux saisons des pluies par an. Ce microclimat, allié à la structure du sol, explique la qualité particulière des raisins du domaine.
L’ambition de Goga Maisuradze guide encore tout le cycle de vinification : créer un vin géorgien capable de rivaliser avec les grands vins du monde. Sa philosophie repose sur la préservation de la nature, le respect du sol et une relation harmonieuse entre l’homme et la terre.
Pour préserver l’intégrité des grappes, la vendange se fait à la main, dans des caisses ouvertes. Après l’égrappage, les raisins passent sur une table vibrante où seuls les grains les plus sains sont retenus pour la fermentation. Celle-ci se déroule en cuves inox ou en qvevri selon la méthode traditionnelle, puis le vin est transféré en fûts de chêne français pour l’élevage.
Les vins du Château
Le domaine propose trois gammes de vins : Château Buera Classic, Reserve et Special, chacune guidée par une approche différente.
J’ai eu la chance de déguster les vins ambrés de ce château en avril 2024, et je confirme leur grande qualité. Mon préféré a été le Rkatsiteli Réserve 2019, d’une grande délicatesse pour un cépage souvent puissant. Très fins, ces vins ne présentent aucune imperfection. L’élevage en fût de chêne français adoucit énormément les ambrés géorgiens, ce qui les rend beaucoup plus accessibles. Le lieu, de son côté, est tout simplement splendide : totalement privé, calme et apaisant, il est parfait pour se reposer. Attention toutefois, cette qualité a son prix.

Voici quelques exemples de ce qu’ils produisent. Je ne les cite pas tous, car la liste serait bien trop longue.

Saperavi Reserve 2018
Ce Saperavi s’adresse aux collectionneurs et aux hédonistes.
Produit selon la méthode classique à partir de raisins soigneusement triés, récoltés dans les propres vignes du château, dans la microzone de Napareuli, il arbore une robe grenat foncé. Le nez, prononcé et complexe, mêle notes florales, petits fruits noirs et épices grillées. Il se marie parfaitement avec la viande rouge et les fromages affinés. Le vin a été élevé 14 mois en fûts de chêne français, puis conservé 18 mois en bouteille.
Alcool : 13,8 %
Quantité : 8 100 bouteilles
Kisi Reserve 2018
Ce vin suit la méthode traditionnelle de Kakhétie, avec six mois de contact pelliculaire en qvevri. Il est élaboré à partir de raisins Kisi issus des vignes du château, dans l’AOP Napareuli. Sa robe est ambrée et ses arômes, prononcés, restent fidèles au cépage. Il a été élevé 12 mois en fûts de chêne français, puis conservé 12 mois en bouteille.
Alcool : 12,5 %
Quantité : 1 200 bouteilles

Rkatsiteli Reserve 2019
Vinifié selon la méthode géorgienne traditionnelle de Kakhétie, avec six mois de contact pelliculaire en qvevri, ce vin est issu de raisins Rkatsiteli soigneusement sélectionnés dans les vignes du château, en AOP Napareuli. Sa couleur ambrée est typique des vins de qvevri. Il a été élevé 12 mois en fûts de chêne français, puis conservé 12 mois supplémentaires en bouteille.
Alcool : 12,8 %
Quantité : 2 400 bouteilles
Cabernet Sauvignon 2019
Produit selon la méthode classique à partir de Cabernet Sauvignon récolté dans les vignes du château, en AOP Napareuli, ce vin arbore une profonde robe grenat. Il a été élevé 18 mois en fûts de chêne français, puis conservé 12 mois supplémentaires en bouteille.
Alcool : 14 %
Quantité : 4 000 bouteilles

Qvevri 2020
Ce vin assemble des raisins Kisi, Mtsvane et Rkatsiteli soigneusement sélectionnés dans les vignes du château, en AOP Napareuli. Il suit la méthode traditionnelle de Kakhétie, avec six mois de contact pelliculaire en qvevri, et affiche une robe ambrée. Il a ensuite reposé 12 mois en bouteille.
Sparkling brut 2021
Élaboré selon une méthode traditionnelle, ce pétillant met en valeur l’élégance et la délicatesse du Tsitska, un cépage indigène géorgien de l’AOP Sviri, en Iméréthie. Élevé 12 mois sur lies, c’est un vin artisanal de la vigne à la cave, à la teinte paille claire.
Alcool : 13 %
Quantité : 2 000 bouteilles
Où acheter les vins du château Buera ?
Le Château Buera est considéré comme l’un des grands noms du vin géorgien. On le trouve donc chez les bons cavistes et dans les meilleurs restaurants de Tbilissi. Mon partenaire 8wines peut vous livrer en Europe et propose une sélection des vins de ce domaine. Cliquez sur la bannière ci-dessous pour en profiter !
Pour les cuvées de Buera proprement dites, prévoyez plutôt une petite chasse au trésor : certains vignerons ne vendent qu’à la propriété, d’autres écoulent leurs séries confidentielles dans les caves à vins naturels de Tbilissi.
Avez-vous déjà goûté les vins géorgiens et notamment ce cépage ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.


Magnifique endroit, d’un calme incroyable