Rare au point de ne couvrir que 33 hectares, le Vlosh est l’un des secrets les mieux gardés de l’Albanie du Sud : un cépage rouge de la côte de Vlorë, vif et profond à la fois, que l’on croise surtout entre l’Adriatique, la lagune de Narta et les collines voisines. Je vous emmène à sa rencontre, du vignoble jusqu’à la table.
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Histoire d’un cépage rare de la côte de Vlorë
Le Vlosh figure parmi les cépages autochtones les plus anciens d’Albanie, même si ses origines exactes restent mal documentées. Son nom semble faire écho à Vlorë, sa terre de prédilection, où on le cultive surtout autour de la lagune de Narta, avant de le retrouver plus au nord, du côté de Fier et de Berat. Rien ne permet d’affirmer qu’il remonte à l’époque illyrienne, mais sa survie dans les petites parcelles familiales du sud en fait un véritable témoin de la viticulture paysanne albanaise.
Le XXe siècle ne lui a pas fait de cadeau. Sous le régime communiste, les vignerons devaient livrer leurs raisins aux usines d’État, qui privilégiaient les volumes au détriment de la qualité, et une variété peu généreuse en rendement comme le Vlosh a peu à peu reculé. Les vinifications d’autrefois donnaient d’ailleurs des rouges puissants, très tanniques, parfois oxydatifs, bien loin de l’élégance que recherchent aujourd’hui les vignerons.
Depuis les années 2000, et surtout la décennie suivante, de petits domaines indépendants lui redonnent sa place : Çobo, près de Berat, qui a replanté du Vlosh en nombre, puis Balaj à Vlorë, qui en fait l’un des piliers de ses cuvées nature. Parallèlement, des analyses moléculaires comparant les grands cépages autochtones du pays ont montré que le Vlosh est le plus singulier de tous, nettement distinct du Shesh i Zi, du Shesh i Bardhë et du Kallmet.
Aujourd’hui, le Vlosh couvre environ 33 hectares, soit à peine 0,4 % du vignoble albanais (7 452 ha). Un micro-cépage, donc, ce qui rend chaque bouteille d’autant plus précieuse. On le vinifie surtout en rouge, mais il se décline aussi en rosé.
Les caractéristiques botaniques du cépage Vlosh
Le feuillage du Vlosh se compose de feuilles trilobées, épaisses et coriaces, dont la face inférieure est légèrement tomenteuse, ce qui limite l’évaporation. Les nervures sont saillantes, favorisant une bonne circulation de la sève et une meilleure tolérance à la sécheresse.
Les baies, de diamètre moyen (14 à 16 mm), ont une peau fine mais suffisamment résistante pour limiter la pourriture. Elles virent au bleu-noir profond à maturité, recouvertes d’une pruine fine qui les protège des excès de chaleur.

La grappe, conique et compacte, pèse en moyenne 180 à 220 g ; son pédoncule court et robuste lui donne une solidité qui prévient l’éclatement en cas d’orage. Cette compacité impose cependant un tri rigoureux lors de la vendange manuelle pour éviter l’écrasement des baies.
Le cycle de maturation est plutôt tardif : la floraison intervient généralement début juin, la véraison mi-août, et la récolte s’étend de fin septembre à début octobre. Ce calendrier profite des longues journées chaudes puis des nuits fraîches du sud-ouest albanais, ce qui favorise la synthèse aromatique tout en préservant l’acidité (5,5 à 6,5 g/L d’acide tartrique).
Le rendement, naturellement modéré (5 à 6 t/ha), peut chuter à 3 ou 4 t/ha sur les coteaux sablo-argileux à faible épaisseur de sol. C’est d’ailleurs l’une des raisons de sa rareté : peu généreux, le Vlosh demande de la patience et un travail minutieux. La vigueur de la souche est maîtrisée par une taille en Guyot simple et par la vendange en vert, qui ajuste le nombre de grappes par cep pour concentrer les arômes.
Côté santé de la vigne, le Vlosh montre une bonne résistance à la sécheresse et une tolérance moyenne à l’oïdium, mais reste sensible au mildiou lors des saisons très humides. Les vignerons privilégient donc des coteaux ventilés et un effeuillage précoce pour limiter l’humidité autour des grappes.
Couleurs et arômes des vins à base de Vlosh
Le Vlosh offre une palette chromatique d’une richesse insoupçonnée pour un cépage aussi méridional : à la sortie de la cuve, ses vins étonnent par une robe grenat clair, presque translucide, couronnée de reflets violets vifs qui trahissent sa jeunesse et son énergie. À mesure que le vin vieillit, et selon l’élevage retenu (inox, demi-muids ou barriques anciennes), sa teinte peut évoluer vers des nuances brique légère, où l’orangé se mêle délicatement au rouge profond. Ces variations ne sont pas de simples effets de surface : elles traduisent l’évolution des pigments anthocyaniques et une oxygénation maîtrisée, qui adoucit progressivement les bords violacés pour laisser place à une élégante patine automnale.
Sur le plan aromatique, le Vlosh se déploie en véritable voyage sensoriel : dès l’ouverture, le nez s’ouvre sur un arôme de mûre sauvage écrasée, intense mais jamais confituré, suivi d’une note fraîche de prune noire gourmande, dont la douceur naturelle est contrebalancée par une pointe fumée subtile, évoquant la braise ou le graphite. Puis viennent des accents plus fins d’épices douces : un souffle de poivre blanc, une lisière de girofle et la délicate amertume du cacao, qui enrichissent le bouquet sans jamais l’alourdir. En fond, une touche discrète de garrigue (thym, romarin, pointe de laurier) fait la liaison avec le terroir, rappelant la brise marine et les herbes sauvages qui bordent la vigne.
En bouche, le Vlosh révèle toute sa complexité : l’attaque est franche, presque cristalline, portée par une acidité nerveuse qui dynamise le fruit. La structure tannique, ferme sans être rude grâce à une extraction fine et un élevage soigné, confère une texture veloutée et légèrement granuleuse, avec un retour sur la cerise noire, la confiserie de mûre et une sensation minérale qui rappelle la craie ou le silex. La finale, longue et saline, s’achève sur une note d’orange sanguine amère et d’herbes séchées, offrant une salivation persistante et une invitation immédiate à reprendre une gorgée.
Où goûter le Vlosh : Kantina Balaj et Çobo Winery
Impossible d’évoquer le Vlosh contemporain sans passer par Kantina Balaj, à Vlorë. L’aventure débute en 2018, portée par Artan Balaj, enfant du pays revenu chez lui après près de dix ans passés dans le Frioul, en Italie, et par deux associés italiens. Leur cave occupe un ancien tunnel ferroviaire construit par les Italiens en 1928, face à la baie : un décor aussi inattendu que les vins qui y naissent, issus de fermentations spontanées et d’un travail résolument nature.
Les vignes s’étendent du côté de Risili, près de la lagune de Narta, entre 80 et 250 m d’altitude, sur des sols alluvionnaires sableux parsemés de galets, à portée de brise marine. Artan Balaj compare lui-même le Vlosh au nebbiolo : une robe rubis clair, de l’élégance, de la complexité et une vraie structure. Pour vous en faire une idée, partez à la recherche de ses assemblages, comme Plaku (Shesh i Zi et Vlosh, élevés 16 mois en fûts de châtaignier) ou Sason (Kallmet, Shesh i Zi et Vlosh), baptisé d’après l’île de Sazan que l’on aperçoit depuis les vignes.
Plus au nord, près de Berat, la famille Çobo a elle aussi misé sur ce cépage rare. En 2014, Muharrem Çobo a replanté quelque 18 000 pieds de Vlosh sur d’anciennes vignes d’État, prolongeant une histoire familiale qui remonte à un clone de Vlosh mis au point du temps de son grand-père. Le domaine, l’un des premiers à avoir émergé après la chute du régime communiste, accueille volontiers les visiteurs pour des dégustations. Si vous passez par Vlorë, je vous conseille en revanche de contacter Balaj à l’avance : il s’agit d’une petite structure artisanale, et mieux vaut vérifier qu’une visite est possible avant de prendre la route.

Accords gastronomiques autour de ce cépage
Grâce à son acidité marquée et à ses tannins fermes, un Vlosh jeune et frais s’accorde à merveille avec la cuisine méditerranéenne : gigot d’agneau rôti au romarin, poissons gras grillés de l’Adriatique, ou encore tavë kosi, ce gratin d’agneau au yaourt devenu l’un des plats emblématiques du pays. Son caractère salin et herbacé fait écho aux herbes et aux condiments de ces recettes, pour une harmonie toute naturelle.
Pour des accords plus gourmands, un Vlosh avec quelques années de bouteille se marie très bien avec des fromages affinés comme le pecorino, le manchego ou une tomme de brebis, mais aussi avec le gibier et les viandes grillées ou mijotées, dont la richesse trouve un équilibre dans la structure du vin. Sa finale poivrée et cacaotée enveloppe alors le palais et laisse une impression durable.
Mes conseils pour déguster et acheter du Vlosh
Pour apprécier toute sa finesse, servez le Vlosh légèrement rafraîchi, autour de 15 °C : trop chaud, il perdrait de sa tension, et la fraîcheur met en valeur son fruit et sa salinité. Une demi-heure de carafe ne lui fait pas de mal non plus, surtout lorsqu’il est jeune.
Sur place, tournez-vous vers les bars à vin, les restaurants et les boutiques de Vlorë, où l’on trouve les cuvées des petits domaines de la région. Comptez en moyenne autour de 9 € la bouteille de vin courant à Vlorë ; pour une cuvée de vigneron, prévoyez un budget un peu supérieur. Rare par nature, le Vlosh s’achète rarement en grande quantité : mon conseil est d’en rapporter une ou deux bouteilles pour les ouvrir au retour, quand le souvenir de la côte albanaise sera encore tout frais.
Avez-vous déjà goûté les vins albanais et notamment ce cépage ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.


Pas facile à trouver mais le petit producteur mentionné est super sympa