Shesh i Zi & Shesh i Bardhë : Duo iconique

Écrit par Sébastien

ŒnologieVin albanaisShesh i Zi & Shesh i Bardhë : Duo iconique

Un village à l’ouest de Tirana, des collines baignées de soleil et deux cépages qui portent son nom : c’est ici que bat le cœur du vin albanais. Le Shesh i Zi (rouge) et le Shesh i Bardhë (blanc) sont aujourd’hui les variétés autochtones les plus plantées du pays. Cultivés depuis des siècles autour du village de Shesh, ils donnent l’un un rouge aux tanins soyeux, l’autre un blanc délicatement fruité, et incarnent la grande renaissance des vins albanais. Voyons ensemble ce qui fait leur singularité, et chez qui aller les déguster.

Temps de lecture estimé : 13 minutes

Histoire des Shesh : un village, deux cépages

Avant de parler de vin, un mot sur le nom. Shesh est d’abord un village, situé à l’ouest de Tirana, au pied des collines qui descendent vers Kavajë et Durrës. Les vignerons y ont cultivé ces deux variétés pendant si longtemps qu’elles en ont gardé le nom : Shesh i Zi signifie « le Shesh noir » et Shesh i Bardhë « le Shesh blanc ». Côté prononciation, retenez « chèch-i-zi » et « chèch-i-bar-dë » : à Tirana comme à Berat, vous serez parfaitement compris.

La vigne est cultivée en Illyrie dès le VIIIe siècle avant notre ère, et la cité de Dyrrachion, l’actuelle Durrës, fondée par des colons grecs au VIIe siècle av. J.-C., s’est très tôt inscrite dans les circuits méditerranéens. Les Romains ont ensuite prolongé cet héritage en faisant de la région une province de l’Empire. Les ceps de Shesh, eux, poussent autour de leur village depuis des siècles, sans qu’il soit possible de dater précisément leur apparition.

Avec la domination ottomane, qui s’étend jusqu’en 1912, la viticulture perd du terrain, freinée par les restrictions liées à l’alcool. Le XXe siècle change ensuite l’échelle : de 1944 à 1992, le régime communiste collectivise la terre et fait planter massivement, si bien que le vignoble avoisine les 20 000 hectares vers 1990. La logique est alors celle du volume, au détriment de la finesse, et les anciennes familles de vignerons perdent leurs parcelles, à l’image des Çobo que vous retrouverez plus bas.

Après 1992, tout est à reconstruire. La terre est redistribuée, souvent morcelée, et il faut réapprendre un métier. Les premiers domaines familiaux se relancent à la fin des années 1990 (la maison Çobo est refondée en 1998), puis une seconde vague arrive dans les années 2000 : Fatbardh Belba, qui a travaillé une dizaine d’années dans des caves de Montepulciano, en Toscane, fonde Kantina Belba en 2006. Vendanges manuelles, conduite en Guyot ou en pergola, élevage soigné : une nouvelle génération de vignerons révèle enfin le potentiel aromatique et la typicité du Shesh i Zi et du Shesh i Bardhë.

Quelques chiffres pour prendre la mesure de leur poids : le Shesh i Zi occupe environ 2 720 hectares et le Shesh i Bardhë environ 1 352, ce qui en fait de très loin les deux variétés autochtones les plus plantées du pays. À eux deux, ils dépassent 4 000 hectares, soit, selon la façon de compter, entre un tiers et la moitié du vignoble albanais.

Quel est le lien entre ces deux cépages ?

On présente souvent le Shesh i Zi et le Shesh i Bardhë comme les deux versions, noire et blanche, d’un même cépage. La réalité est plus nuancée : ils partagent un nom, un berceau géographique et une belle capacité d’adaptation aux sols argilo-calcaires des collines de l’Albanie centrale, mais aucun lien génétique direct n’a été établi à ce jour. Une légende tenace fait même du Shesh i Zi l’ancêtre de la Syrah ; rien ne l’atteste, et il vaut mieux la ranger au rayon des belles histoires.

Cela n’empêche pas les vignerons de les planter côte à côte, sur les mêmes expositions ensoleillées. En cave, chacun suit toutefois sa voie. Le Shesh i Zi se vinifie en rouge pur ou entre dans des assemblages avec le Vlosh, le Kallmet, voire des cépages internationaux comme le Cabernet Sauvignon et le Merlot. Le Shesh i Bardhë s’exprime le plus souvent seul, en blanc frais, et certains vignerons de Vlorë osent même une version orange, macérée plusieurs semaines sur les peaux puis élevée en amphore. Cette dualité, chaleur d’un côté et fraîcheur de l’autre, résume assez bien le terroir albanais.

Les caractéristiques botaniques du cépage Shesh i Zi

Le Shesh i Zi porte un feuillage généreux composé de feuilles trilobées, charnues et d’un vert profond, dont la face inférieure légèrement duvetée limite l’évaporation par forte chaleur. Les nervures sont marquées, favorisant une circulation efficace de la sève et une bonne résistance au stress hydrique lors des étés secs de l’Albanie centrale.

Grappes de Shesh i Zi, cépage rouge albanais

Ses grappes, de taille moyenne et plutôt compactes, présentent une conicité bien dessinée, et le pédoncule robuste réduit le risque d’éclatement des baies à l’approche de la vendange. Les baies sphériques possèdent une peau épaisse et tannifère, riche en anthocyanes, qui leur confère une bonne tenue aux maladies et une réelle aptitude au vieillissement.

Le cycle végétatif du Shesh i Zi est tardif : la floraison s’amorce fin mai, la véraison intervient en août et la vendange a lieu à l’automne, souvent en octobre, les nuits fraîches préservant une acidité bien présente. Les meilleurs domaines maîtrisent les rendements par ébourgeonnage et vendange en vert afin de concentrer les arômes et la structure tannique.

Couleurs et arômes des vins à base de Shesh i Zi

Les vins signés Shesh i Zi dévoilent une robe rubis profond, parfois bordée de reflets violets, gage de jeunesse et de concentration. En vieillissant, ils évoluent vers des teintes brique chaleureuses. Au nez, on découvre un bouquet de fruits rouges et noirs (prune, cerise noire, mûre), complété d’épices douces comme le poivre blanc et le girofle, avec parfois une subtile note de garrigue, entre thym et romarin. En bouche, le corps est moyen à plein et la structure tannique ferme mais soyeuse selon l’élevage. L’acidité, bien intégrée, équilibre le fruit, et la longue finale, légèrement salivante, laisse un retour de cacao amer et de réglisse qui signe l’identité méditerranéenne du cépage.

Kantina Belba : l’ambassadeur

À Kavajë, à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Tirana, Kantina Belba s’est imposée comme l’une des grandes références du Shesh i Zi. Le domaine a été fondé en 2006 par les frères Fatbardh et Saimir Belba, Fatbardh rentrant au pays après une dizaine d’années passées dans des caves de Montepulciano. Ses vignes s’étendent sur un plateau ensoleillé qui domine Kavajë, surnommé la « Petite Toscane » par les habitants, et l’on comprend vite pourquoi : lumière dorée, collines douces et brises venues de l’Adriatique.

Shesh i Zi de Kantina Belba, domaine de Kavajë en Albanie

Le propriétaire ne cache pas sa passion : pour lui, le Shesh i Zi est tout simplement le plus beau cépage du monde. Son rouge est élevé en barriques usagées, un choix qui assouplit les tanins et apporte une touche de vanille discrète sans masquer le fruit. On obtient ainsi un vin d’une belle densité, à la fois solaire et frais, qui montre ce que le cépage peut donner lorsqu’on lui laisse le temps.

Le domaine ne se limite pas à cette variété autochtone : on y trouve aussi des cépages internationaux comme le Merlot ou le Chardonnay. Régulièrement distinguée lors de concours balkaniques et albanais, la maison est devenue l’un des visages de la renaissance viticole du pays. Mon conseil : si vous passez par Kavajë, prenez contact avec le domaine avant de vous y rendre, et commencez par le Shesh i Zi pour apprécier toute sa personnalité avant de goûter les cépages internationaux.

Accords gastronomiques : l’art de sublimer le Shesh i Zi

Servez-le autour de 16 à 18 °C, sans le carafer trop longtemps s’il est jeune. Grâce à sa structure tannique et à son profil épicé, un Shesh i Zi de 1 à 3 ans s’accorde à merveille avec des grillades de viandes rouges ou un agneau rôti au thym, et plus encore avec la tavë kosi, ce gratin d’agneau au yaourt que l’on considère comme un plat national en Albanie.

Un millésime plus évolué (5 à 8 ans) révèle une texture plus soyeuse et des arômes tertiaires de cacao et de cuir, idéaux pour accompagner des fromages affinés comme le pecorino ou le manchego, ou des plats en sauce réduite, tel un civet de sanglier. Pour un accord audacieux, osez le chocolat noir à 70 % de cacao : la finale réglissée et salivante du vin souligne la rondeur et la puissance du chocolat.

Les caractéristiques botaniques du cépage Shesh i Bardhë

Le Shesh i Bardhë se reconnaît à ses feuilles trilobées, plus claires et légèrement plus fines que celles de son homologue rouge. Le revers de la feuille est légèrement poilu, ce qui, combiné à une bonne surface foliaire, optimise la photosynthèse tout en limitant le stress hydrique sous le soleil albanais.

Les grappes, plus lâches que celles du Shesh i Zi, dessinent un cône allongé. Les baies, plus petites et à peau fine, affichent un vert-jaune éclatant et révèlent des arômes délicats qu’il faut préserver de l’oxydation, d’où l’importance d’une vendange soignée et d’un pressurage doux.

Côté calendrier, la floraison intervient fin mai et les vendanges se déroulent généralement entre la fin de l’été et le début de l’automne, selon l’altitude et le style recherché. L’objectif reste le même : garder une acidité vive et un profil aromatique frais. Les rendements sont souvent contenus par vendange en vert et ébourgeonnage pour renforcer la concentration et l’équilibre du futur vin.

Shesh i Bardhë, cépage blanc albanais

Couleurs et arômes des vins à base de Shesh i Bardhë

Les cuvées de Shesh i Bardhë affichent une robe jaune paille aux reflets verts, signe de jeunesse et de vivacité. Avec l’âge, elles virent vers un jaune doré léger. Au nez, elles exhalent un bouquet floral de fleurs blanches (acacia, tilleul, aubépine) et d’agrumes (citron vert, pamplemousse), suivi d’accents gourmands de poire Williams. En bouche, l’acidité est vive et rafraîchissante, la texture pulpeuse, presque saline, et la finale, limpide et longue, révèle des nuances de coing et de miel d’acacia qui donnent au vin un charme aérien.

Kantina Çobo : un blanc de Berat d’une grande élégance

Kantina Çobo est installée à Urë-Vajgurore, aux portes de Berat, sur des pentes calcaires au pied du mont Tomorr. Les Çobo travaillent la vigne depuis près d’un siècle, depuis les premières décennies du XXe siècle. Le régime communiste leur a pris leurs terres, mais le grand-père de l’actuel propriétaire a continué à faire du vin dans les caves de l’État, et la famille a refondé le domaine en 1998. Aujourd’hui, l’affaire est conduite par Muharrem Çobo, petit-fils du fondateur, avec son frère Petrit.

Le domaine cultive une quarantaine d’hectares où les cépages autochtones (Shesh i Zi, Shesh i Bardhë, Vlosh, Pulës, Kallmet) côtoient quelques variétés internationales. Les brises venues de l’Adriatique et les courants qui descendent du Tomorr favorisent les écarts de température et une maturation lente des raisins, un vrai atout pour un blanc qui doit rester frais.

Le Shesh i Bardhë de la maison séduit par sa fraîcheur : robe jaune pâle, nez de fleurs blanches et d’agrumes, bouche vive et soyeuse portée par une acidité cristalline. À goûter aussi, le Pulës, un autre blanc autochtone très rare, que les Çobo ont sauvé de l’oubli et qu’ils travaillent jusque dans des versions effervescentes.

Enfin, Kantina Çobo s’ouvre au tourisme viticole avec générosité : visites des caves en anglais, en italien et en albanais, dégustations et paysage de vignes qui filent jusqu’au Tomorr, avec le château de Berat en toile de fond. Mon conseil : associez cette étape à une journée dans Berat, la « ville aux mille fenêtres » classée à l’UNESCO, et réservez à l’avance en haute saison.

Kantina Çobo Shesh i Bardhë

Accords mets et vin à base de Shesh i Bardhë

Servez-le bien frais, entre 8 et 10 °C. Avec sa fraîcheur aromatique, un Shesh i Bardhë jeune se marie idéalement avec des fruits de mer (huîtres, moules, gambas grillées ou carpaccio de saint-jacques) dont la salinité sublime la vivacité du vin, ou avec un poisson grillé de l’Adriatique. Il est tout aussi à l’aise face à un byrek aux épinards, l’une de ces tourtes salées que l’on trouve dans toutes les boulangeries albanaises.

Pour les plats plus riches, un vin légèrement évolué accompagne des poissons en sauce crémeuse, comme un saumon fumé à la crème citronnée, où la rondeur minérale rencontre la texture onctueuse du plat.

Pour un accord sucré-salé, on l’associera enfin à une tarte aux poires et au romarin, qui souligne les notes de poire et de miel du vin et crée une harmonie gourmande.

Où déguster le Shesh en Albanie ?

Le plus simple pour s’initier consiste à partir de Tirana, car les domaines qui comptent se répartissent en étoile autour de la capitale. Vers la côte, entre Tirana et Durrës, Kantina Kokomani propose des cuvées de Shesh i Zi et de Shesh i Bardhë. Près de l’aéroport, Uka Farm, fondée en 1996 par un ancien ministre de l’Agriculture, associe restaurant et cave et compte ces deux cépages parmi ses références : c’est une excellente première ou dernière halte de voyage.

Plus au sud, Kavajë accueille Kantina Belba, puis Berat vous attend avec Çobo, dont la visite se combine naturellement avec le château et les maisons ottomanes du quartier de Mangalem. Ne cherchez pas à tout voir en une seule journée : deux jours permettent de goûter les deux cépages à leur source sans courir. Et au restaurant, osez le vin local plutôt que l’étiquette internationale familière, car c’est précisément là que le Shesh révèle tout son intérêt.

Avez-vous déjà goûté les vins albanais et notamment ces deux cépages ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.

4/5 - (5 votes)

RESSOURCES UTILES

Commentaires

Partagez votre avis

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici