Rares sont les domaines viticoles dont les rangs de vigne dominent l’entrée de la plus ancienne cave à vin connue au monde, vieille de plus de 6 000 ans. C’est pourtant le décor de Yacoubian-Hobbs, un projet né de l’amitié entre un grand vigneron californien et deux frères arméniens de la diaspora, dans la province de Vayots Dzor. Je vous raconte ici cette aventure faite d’un message envoyé après un dîner, de graines de vigne glissées dans une fiole d’argent et d’une obsession : faire parler un lieu. Nous verrons d’abord comment le domaine est né, puis ce que contient son vignoble d’altitude, qui travaille la vigne et le chai, ce que l’on peut espérer côté visite, et enfin les deux bouteilles qui ont ma préférence.
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Brève histoire du domaine
Tout commence par un verre de Pinot Noir. Début 2003, Vigen Yacoubian commande, lors d’un dîner, une Cuvée Agustina 2001 signée Paul Hobbs. Enthousiaste, il écrit au domaine californien et découvre dès le lendemain matin que Paul lui a répondu en personne. De cet échange naît une amitié, puis une invitation à découvrir l’Arménie. Paul, qui ne connaissait que vaguement l’histoire viticole du pays, s’y rend en 2005 avec les deux frères. Il y visite six des dix provinces et mesure sur le terrain le potentiel des régions viticoles arméniennes.
Le hasard avait d’ailleurs préparé le terrain. Au début des années 2000, lors d’une fête de départ à la retraite organisée par Warren Winiarski, fondateur de Stag’s Leap Wine Cellars, chaque vigneron invité avait reçu une petite fiole d’argent. Elle contenait, expliquait-il, deux graines desséchées prélevées là où la grotte Areni-1 serait fouillée plus tard. Paul ne se doutait pas qu’il planterait un jour une vigne à un jet de pierre de cet endroit. Le partenariat est officiellement établi en 2008. Depuis, Paul et les Yacoubian se rendent plusieurs fois par an à Vayots Dzor pour superviser la conduite de la vigne et la vinification, avec une ligne directrice : honorer l’histoire et le potentiel du vin arménien tout en élevant la région dans son ensemble.
Le vignoble de Yacoubian-Hobbs
Le choix du lieu fut tout sauf expéditif. L’équipe a sillonné le pays, et Paul confie que Tavush et Vayots Dzor l’ont particulièrement séduit par leurs terroirs et leur diversité de cépages autochtones. L’Areni revenait sans cesse dans les essais, avec des qualités qu’il associe aux grands raisins : texture, sophistication, énergie et fruit éclatant. Il lui trouve même une parenté de caractère avec le Pinot Noir et le Barbaresco. Après deux ou trois visites, le choix s’est porté sur une parcelle de 44 acres (environ 18 hectares), sur le bord oriental de la région, près du village d’Aghavnadzor, à 1 400 mètres d’altitude en moyenne.
Sur le papier, les chiffres donnent le vertige : le vignoble s’étage entre 1 378 et 1 440 mètres, sur des pentes de 20 à 30 %. Les sols volcaniques, très drainants, sont riches en mica et en dépôts calcaires. Environ 16,9 acres (près de 7 hectares) sont aujourd’hui plantés, avec dix cépages dont quatre variétés autochtones : Areni, Voskehat, Kakhet et Khatuni. S’y ajoutent six variétés européennes (Sauvignon Blanc, Chardonnay, Pinot Noir, Syrah, Cabernet Franc, Cabernet Sauvignon), le tout en vignes non greffées. Les amplitudes thermiques entre le jour et la nuit, accentuées par l’altitude, donnent des vins d’une belle tension. L’agriculture est à faible intervention et largement biologique, avec fumier animal et compost. Un détail m’a séduit : les poteaux de béton traditionnels de la région ont été remodelés pour imiter les piquets modernes en inox, avec des crochets conçus sur mesure pour la conduite en espalier. Ils sont fabriqués localement et censés durer des siècles. En contrebas, on aperçoit le village d’Areni et l’entrée de la grotte Areni-1.

Les vignerons : Paul Hobbs, Vigen et Vahe Yacoubian
Derrière le domaine se tient d’abord Paul Hobbs, vigneron salué à l’international, avec plus de 40 millésimes derrière lui et des projets sur quatre continents. Il marie ses racines de fils de ferme à une approche scientifique, et ce passé de ferme lui a visiblement donné le goût de la terre. En Arménie, il dit avoir ressenti une forme de « retour à la maison », dans un pays que l’agriculture industrielle n’a pas défiguré. À ses côtés, les frères Vigen et Vahe Yacoubian, nés et élevés à Beyrouth, gardent le souvenir des excursions familiales dans la vallée de la Bekaa pour faire provision de vivres et de vin avant l’hiver. Installés en Californie du Sud, l’un travaille dans l’éducation, l’autre dans le droit. Leur rêve commun est de se reconnecter à l’Arménie par le vin et de contribuer à son renouveau culturel et économique.

Sur le terrain, le travail repose sur une équipe locale. Paul insiste sur un point qui m’a touché : le vignoble est cultivé par des femmes de la région, qu’il décrit comme chaleureuses, vives, minutieuses et très fières de leur travail. Au chai, le vigneron local Arman Manukian participe avec Paul à des « sessions d’assemblage », où l’on goûte chaque lot pour imaginer comment il servira l’ensemble. Paul rappelle aussi que Vahe Keushguerian leur a confié de petits lots pour expérimenter. Il raconte enfin qu’au début, trouver des talents locaux formés était difficile, mais que cela s’est résolu avec une rapidité remarquable.
Œnotourisme chez Yacoubian-Hobbs
Ce domaine ne fait pas œnotourisme. Les trois cuvées (Sarpina, Areni et un blanc), représentent entre 30 000 et 40 000 bouteilles par an. Le rêve de Paul est de bâtir un jour son propre chai en altitude, à côté du vignoble, au-dessus de la grotte Areni-1, et il n’envisage pas d’élargir la gamme avant cela. Côté diffusion, le marché principal reste les États-Unis. À Erevan, un caviste en ligne propose les cuvées du domaine avec livraison gratuite dans la capitale mais attention ce domaine a un certain prix.
Mon conseil de voyageur curieux : si vous rêvez de poser le pied sur ces rangs de vigne, écrivez d’abord au domaine via sa page de contact avant de bâtir votre itinéraire. Paul Hobbs affirme que l’Arménie devrait figurer sur la liste de tous les explorateurs, parce que peu d’endroits permettent de suivre plus de 6 000 ans de civilisation jusqu’à aujourd’hui avec une telle vivacité. En attendant une éventuelle ouverture, la région de Vayots Dzor et le village d’Areni restent, à eux seuls, une excellente raison de faire le voyage.
Mes vins préférés
Parmi les trois cuvées du domaine, mon cœur balance d’abord pour le Sarpina 2022, qui porte le nom des poteaux servant à conduire les vignes, tel qu’il est consigné dans les livres d’histoire agricole arménienne. C’est le meilleur Areni du vignoble d’altitude, à 100 % Areni, vendangé à la main le 25 octobre. Il a été élevé 18 mois en fûts de chêne français neutres, puis mis en bouteille sans collage. La robe est rubis profond. Au nez, cerise noire, cassis, mûre et confiture de framboise se mêlent à des notes plus terreuses de feuille de tabac, de sous-bois et de cacao noir. La bouche est ample et texturée, avec des notes juteuses de cassis et de prune épicée, des tannins soyeux, une acidité équilibrée et une finale raffinée. James Suckling lui attribue 95 points et lui trouve des airs de Pinot Noir. Cette parenté avec le cépage qui a fait naître le projet me ravit.
Mon second choix est le blanc, un assemblage sec de Voskehat (largement majoritaire), Khatuni et Garan Demak, à 14 % d’alcool. Il est vinifié et élevé en cuve inox. Sa robe est jaune doré. Au nez, chèvrefeuille, melon et pomme verte croquante ; en bouche, amande grillée, citron vert et une pointe de cire d’abeille, avec une minéralité presque silex et une longue finale. Ce corps plein est un régal avec une cuisine du Moyen-Orient, par exemple halloumi et taboulé, à servir entre 8 et 12 °C. C’est aussi, à mes yeux, le meilleur moyen de découvrir les cépages blancs autochtones d’Arménie à travers une seule bouteille.

Avez-vous déjà goûté les vins arméniens ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.

