Tushpa Wine Cellar | Migran et Karlen Manaseryan

Écrit par Sébastien

Vin arménienTushpa Wine Cellar | Migran et Karlen Manaseryan

À 35 kilomètres d’Erevan, dans le village de Taperakan, une cave familiale regarde droit vers le mont Ararat. Elle s’appelle Tushpa Wine Cellar, et son histoire me touche autant que ses bouteilles. Dans un pays qui revendique l’une des plus anciennes traditions viticoles au monde, avec la grotte d’Areni-1, dans la province du Vayots Dzor, où l’on a retrouvé les plus anciens vestiges de vinification connus, Tushpa fait figure de domaine pionnier. Fondé en 1992 par Migran Manaseryan, il a traversé les années de privation de l’après-Union soviétique avant de devenir une adresse que les voyageurs curieux peuvent aujourd’hui pousser la porte pour déguster, dîner et rencontrer la famille. J’ai voulu raconter ici comment cette cave est née, ce que son vignoble a de singulier, qui se cache derrière les cuvées, comment la visiter et quelles bouteilles j’ai envie de glisser dans vos valises.

Temps de lecture estimé : 11 minutes

Brève histoire du domaine

Le nom du domaine est déjà un récit à lui seul. Tushpa est l’ancien nom de Van, aujourd’hui en Turquie, capitale du royaume d’Ourartou jusqu’au VIe siècle avant notre ère, et c’est de là que viennent les ancêtres de la famille Manaseryan, qui y vivaient au moment du génocide, il y a un siècle. Le grand-père de Migran y pratiquait différents métiers manuels, travaillait le bois, cultivait la terre et possédait une cave dans laquelle il vinifiait pour sa seule consommation, avec les raisins de la région. Migran est ainsi le troisième vinificateur de la lignée, après son père et son grand-père. En baptisant son domaine Tushpa, il a voulu honorer ses ancêtres, ce que son fils Karlen décrit à la fois comme un honneur et comme une responsabilité.

Le domaine naît en 1992, juste après l’effondrement de l’Union soviétique, une période que Karlen compare à un contexte d’après-guerre, avec des pénuries d’énergie et de nourriture dans tout le pays. Le terrain n’était alors qu’une friche couverte de déchets, que Migran a commencé par nettoyer avant d’y investir toutes ses économies. Autour de lui, beaucoup le prenaient pour un fou, mais il répétait que sa cave deviendrait un jour une destination touristique populaire. Pour financer la suite, il a d’abord produit des distillats et des spiritueux, ce qui a permis de dégager un peu de trésorerie, et il a fallu attendre 1999 pour que les premiers vins voient le jour. Au début des années 2000, la famille, fatiguée et découragée, a même envisagé de vendre la terre. L’acheteur potentiel, séduit par l’atmosphère du lieu, a finalement préféré investir dans le domaine, un moment que Liana et Migran décrivent comme leur second souffle. Le symbole de la maison, une femme à l’œuvre dans la vinification, est dû à l’artiste arménien Kamo Nigarian, aujourd’hui disparu.

Le vignoble de Tushpa Wine Cellar

Pour rejoindre le vignoble, il faut quitter Erevan et rouler vers la plaine de l’Ararat, jusqu’au village de Taperakan, que le domaine situe à 35 kilomètres de la capitale, sous le regard du mont Ararat. Les 6 hectares de vignes y sont plantés à près de 800 mètres d’altitude. Le sol est argileux et comprend en partie des roches sédimentaires, même si certaines descriptions du domaine évoquent aussi des sols volcaniques, ce qui laisse planer un petit flou que je préfère vous signaler plutôt que trancher. Le soleil généreux et les brises fraîches de la montagne complètent un tableau que la famille juge idéal pour donner aux raisins du caractère. Pour les vignerons, l’enjeu est de laisser le terroir s’exprimer jusqu’au verre.

Les cépages cultivés sont majoritairement autochtones, avec en tête le haghtanak, qui reflète le terroir de la vallée de l’Ararat. Karlen raconte que ce raisin, associé aux travaux d’un sélectionneur soviétique nommé Ayvazyan, était à l’époque une expérience passée inaperçue que presque personne n’utilisait. Le domaine possède ses propres vignes, mais travaille aussi avec des agriculteurs partenaires, ce qui lui donne de la souplesse en cas d’aléa climatique. Côté cave, les raisins fermentent en cuves inox ou dans des karases, ces jarres d’argile traditionnelles, avec une intervention minimale. Le domaine met en avant des pratiques respectueuses de l’environnement et la préservation de l’eau, mais je n’ai trouvé aucune mention d’une certification précise, et je préfère donc ne pas l’affirmer.

Tushpa Wine Cellar

Le vigneron : Migran et Karlen Manaseryan

Migran Manaseryan est l’âme du domaine. Vinificateur depuis près de quarante ans, il a dirigé l’une des usines de vin ARARAT avant de fonder Tushpa. Or, à l’époque soviétique, la stratégie décidée à Moscou orientait l’Arménie vers le brandy, et des vignes à vin étaient arrachées au profit de raisins plus productifs. Migran a alors demandé à des agriculteurs de conserver leurs cépages en leur promettant de toujours leur acheter leurs raisins pour en faire du vin, une promesse que sa famille dit tenir encore aujourd’hui. On lui doit ainsi une part de la sauvegarde de variétés qui risquaient de disparaître. Il n’est pas seul : son épouse Liana et leurs enfants Abraham, Karlen et Ani l’accompagnent dans cette aventure familiale.

Karlen avait huit ans pendant les années de construction du domaine, et il garde le souvenir d’une période heureuse, rythmée par l’aide apportée à son père et par la présence de gens du village. Il est aujourd’hui la voix publique de la maison. Il rappelle qu’en 1999, l’Arménie comptait seulement trois ou quatre vins commerciaux de qualité, contre plus de 100 producteurs aujourd’hui. Sa philosophie tient en peu de mots, la qualité avant la quantité : environ 50 000 bouteilles par an, exportées en petites quantités, notamment vers l’Europe et les États-Unis, avec un petit entrepôt en Belgique d’où partent les livraisons vers le reste du continent.

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Chez les Manaseryan, le vin est une affaire de cœur, et Migran et Liana racontent volontiers une histoire qui le prouve. Un jour qu’il était en déplacement, une dispute avait éclaté entre des employés, sans que personne n’en parle, pendant que tous travaillaient sur les karas. À la dégustation de ce vin, Migran a ressenti un malaise et demandé si quelque chose s’était passé : il avait senti que le vin avait été fait de mauvaise humeur.

Œnotourisme chez Tushpa Wine Cellar

Chez les Manaseryan, on reçoit les visiteurs par envie et non par calcul. La famille explique accueillir les touristes pour les émotions que ces rencontres suscitent, aimer écouter les avis de chacun et engager des conversations chaleureuses. Le décor est dans le style arménien traditionnel, et la salle de dégustation offre une vue sur le mont Ararat. Des visites interactives sont proposées sept jours sur sept, toute l’année, en arménien, en russe et en anglais, et le lieu peut accueillir jusqu’à 100 personnes. L’hospitalité de la maison a même été saluée jusqu’au Vatican : lors de la visite du pape à Khor Virap, Migran faisait partie des vignerons présents, le pape a apprécié son vin et, après un court échange, Migran lui a offert deux bouteilles. Quelque temps plus tard, une lettre de bénédiction est arrivée au domaine, ce qui, disent Liana et Migran, ajoute encore à leur sens de la responsabilité.

La formule dégustation prévoit trois vins commentés par un membre de la famille Manaseryan, accompagnés de lavash et d’un plateau de fromages, sur rendez-vous, tous les jours de 10 h à 18 h. Pour aller plus loin, le domaine propose aussi une dégustation suivie d’un dîner, également tous les jours de 10 h à 18 h, uniquement sur réservation. Les plats sont préparés avec des ingrédients locaux et accompagnent trois vins naturels de la cave. Le domaine évoque en outre une cérémonie de fabrication du lavash dans un tonir, ainsi que l’organisation d’événements privés ou d’entreprise, sur réservation anticipée. Mon conseil de voyageur : réservez à l’avance, car tout fonctionne sur rendez-vous. L’adresse est 1, rue Paruyr Sevak, à Taperakan. Je n’ai pas trouvé de tarifs publiés pour ces expériences, donc mieux vaut les demander directement au domaine avant de vous déplacer.

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Mes vins préférés

Si je ne devais glisser que deux bouteilles de Tushpa dans mes bagages, je choisirais deux vins qui racontent chacun une facette du domaine, un rouge et un blanc. Le premier est le Tushpa 2016, un rouge 100 % haghtanak, ce cépage autochtone dont Karlen raconte qu’il était presque oublié avant que son père ne s’y attache. Il est cultivé dans la vallée de l’Ararat, à près de 800 mètres d’altitude, sur un sol argileux composé en partie de roches sédimentaires. La fermentation y est spontanée, déclenchée par les levures sauvages présentes sur les raisins, et la fermentation malolactique se déroule dans des fûts de chêne du Caucase, ces mêmes fûts où le vin vieillit ensuite pendant 7 mois. Dans le verre, il affiche une couleur de grenade mûre, avec un bouquet intense de cassis, de cerise et de vanille. C’est un rouge sec et corsé, dont la saveur persiste et évolue, titré à 13,5 % d’alcool. Je l’imagine volontiers sur des viandes ou des légumes rôtis, ou sur des fromages à pâte dure.

Le second est le Tushpa 2017, un blanc 100 % kangun, également issu de la vallée de l’Ararat, avec les mêmes vignes plantées à près de 800 mètres sur le même sol argileux. Sa vinification est à l’opposé de celle du rouge. Le moût commence par une séparation des sédiments, qui dure plus d’une journée dans des cuves en acier inoxydable refroidies à 5 °C. La fermentation principale démarre alors avec une levure ajoutée et dure cinq jours. Le vin n’est pas vieilli et reste conservé en cuves inox jusqu’à la mise en bouteille. Il en résulte une robe jaune clair et un bouquet fruité et floral, avec des notes d’agrumes qui apportent une touche acidulée et croquante. Titré à 13 %, il se sert froid, entre 7 et 10 °C, et se marie avec les viandes blanches, le poisson blanc, les fromages et les légumes légers. Les deux bouteilles ensemble résument bien l’esprit de la maison : un rouge de caractère élevé en fût et un blanc frais et net, nés du même terroir.

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