Un bélier sur l’étiquette, trois frères aux parcours improbables et un vignoble planté sur une ancienne mine de sable : voilà ce qui fait tout le charme d’Alluria Wines pour le voyageur qui aime le vin sans chichis. À Etchmiadzin, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest d’Erevan, le domaine Alluria élabore des vins naturels à partir de cépages autochtones arméniens, par fermentation spontanée, sans levures commerciales et avec très peu de sulfites, voire aucun. Derrière les bouteilles se cache avant tout une histoire de famille, celle des Machanyan, venus d’Alyur, un village proche du lac de Van, et qui ont replanté leurs racines dans la plaine de l’Ararat. J’ai voulu réunir ici ce que l’on sait du domaine, de son terroir, de son vigneron et de la manière de pousser sa porte, avant de vous glisser deux bouteilles qui méritent, à mon avis, une place dans vos bagages.
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Brève histoire du domaine Alluria Wines
Tout commence à Alyur, un village voisin du lac de Van, où la famille Machanyan possédait un vignoble, un chai et un élevage de chevaux. Le nom d’Alluria vient de la rivière qui longeait le village, aujourd’hui appelée Karasu, « eau noire » en turc, et que de vieux documents associent aussi à une montagne de la région de Timar. Après le génocide de 1915, les Machanyan ont fui vers Etchmiadzin sans abandonner leur savoir-faire : l’arrière-grand-père de Samvel a continué à vinifier et a transmis le métier à ses fils, de génération en génération. Pendant un siècle, cela est resté un art de famille, quelques centaines de litres par an, versés aux amis et aux proches. À l’automne 2017, les frères sont retournés sur les terres de leurs ancêtres : ils y ont retrouvé le jardin familial, où des vignes poussent encore, et en ont rapporté un plant dont ils ignoraient le cépage.
Le véritable tournant date de 2013. Samvel, informaticien de formation devenu banquier, fait goûter deux bouteilles de la production familiale à l’une des rares professionnelles du vin d’Arménie à l’époque, pour savoir si la famille faisait vraiment du vin ou si elle en avait seulement l’impression. Le verdict est encourageant ; avec la bénédiction de leur père, lui-même banquier, Samvel et ses frères Aram et Hrach décident d’ouvrir leur cave au public, eux qui vinifiaient déjà pour leurs proches depuis 2007-2008. Alluria est présenté officiellement le 2 décembre 2016, avec environ 1 000 bouteilles, et les premières bouteilles de rouge sec sont vendues le 15 décembre de la même année. Un premier chai voit le jour en 2017, quelques mois plus tard, et la production grimpe vite : entre 4 500 et 5 000 bouteilles dès les neuf premiers mois d’exploitation, avec l’ambition d’atteindre 10 000 bouteilles l’année suivante. Voici environ deux ans, la famille a entamé la construction d’un nouveau chai, cette fois au cœur même des vignes.
Le vignoble de Alluria Wines
Le vignoble d’Alluria s’étend à Vagharshapat, le nom officiel d’Etchmiadzin, dans la plaine de l’Ararat, en région d’Armavir. Samvel et son père l’ont choisi sur un coup de cœur pour la vue, et c’est du vignoble que l’on contemple le mont Ararat. Pourtant, le terrain n’avait rien d’une évidence : à l’époque soviétique, c’était une mine de sable, et rien n’y poussait. Lorsque la famille l’a acheté, les voisins l’ont prise pour folle. Selon Samvel, c’est justement cette adversité qui fait la force des vignes, car des racines obligées de se frayer un passage entre les pierres pour trouver l’eau et les minéraux donnent de meilleurs raisins. Le domaine compterait cinq hectares, situés à 900 mètres d’altitude.
Le sol mêle sable, pierres, argile et matériaux volcaniques, avec seulement 2 % de matière organique, sous un climat chaud que le domaine juge idéal pour le Haghtanak et le Karmrahyut. Le domaine travaille quatre variétés autochtones arméniennes : le Haghtanak, le Karmrahyut, le Khndoghni et le Voskehat. Les raisins les plus beaux sont cueillis à la main, puis vinifiés au chai pour donner des rouges, des blancs et des vins fortifiés. Ici, ni pesticides ni herbicides : un cheval, des canards, des poules et des coqs circulent entre les rangs et mangent tout ce qu’ils trouvent, en espérant, plaisante Samvel, qu’ils épargnent les grappes. Je vous conseille de garder cette image en tête quand vous goûterez les vins, car c’est précisément ce paysage rude et vivant qu’ils prétendent mettre en bouteille.
Le vigneron : Samvel Machanyan
Alluria est une affaire de trois frères, Aram, Samvel et Hrach, et le logo du domaine le rappelle : trois sommets, trois croix et trois racines pour eux trois, autour des lettres M et W, pour Machanyan et Wine, entrelacées en un ornement arménien. Samvel a travaillé dix-sept ans dans une banque avant de tout quitter pour se consacrer au domaine, ce qu’il présente comme la meilleure décision de sa vie. Sa philosophie tient en peu de mots : un vin naturel, issu de cépages locaux, vinifié par fermentation spontanée. Il reconnaît que renoncer aux levures du commerce comporte un risque, puisqu’un vin peut tourner au vinaigre, mais cela ne leur est jamais arrivé. Le bélier du logo en dit long sur l’esprit de la maison : un animal imparfait, imprévisible, mais vrai, qui vit dans la montagne et trouve de l’herbe entre les pierres, à l’image des vignes. Samvel ne cherche pas le vin parfait, il cherche un vin naturel, et il aime qu’il ne plaise pas à tout le monde.
Son obsession, ce sont les cépages autochtones. Il en compte environ 300 en Arménie, souvent inconnus des Arméniens eux-mêmes, et la plupart des vignes y poussent sur leurs propres racines, sans greffe. Il explique qu’un vigneron n’a qu’une récolte par an, peut-être soixante dans une vie, et qu’il n’entend pas en gâcher une sur du Malbec. Cet esprit curieux le pousse à expérimenter : en 2018, les frères ont sorti un vin blanc dont la fermentation avait été arrêtée en laissant les bouteilles passer la nuit au froid, et Samvel évoque aujourd’hui de la grappa, de l’huile de pépins de raisin, un vin pétillant, des vins de dessert en projet et un rouge baptisé The Beast. Il aime aussi trinquer à la paix et entonner une chanson traditionnelle arménienne sur le vin, convaincu qu’il n’existe aucun problème qu’une table ne puisse résoudre, un verre dans une main et un morceau de pain dans l’autre. Il a d’ailleurs partagé un déjeuner avec Anthony Bourdain à Dilijan, lors du tournage de Parts Unknown en Arménie.

Œnotourisme chez Alluria Wines
Le domaine se trouve à Etchmiadzin, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest d’Erevan, la ville qui abrite le siège de l’Église apostolique arménienne : l’excursion se combine donc naturellement avec une journée de visites spirituelles et patrimoniales. Les rencontres se font sur réservation, au 45 A. Manukyan, à Vagharshapat, et les contacts sont directs : tours@alluria.wine ou le +374 93 956699. Les visites sont proposées en arménien, en russe et en anglais et le domaine ne peut accueillir que 13 personnes à la fois. Je vous recommande donc d’écrire à l’avance plutôt que de vous présenter à l’improviste, d’autant que les tarifs et les horaires ne sont pas publiés à ma connaissance.
Côté expérience, la tradition d’hospitalité arménienne s’invite à table : le « shor » préparé par la grand-mère, un barbecue et des kyufta accompagnent la dégustation. La gamme comprend les rouges Alluria Classic, Special, Reserve, Grand Reserve, Special Reserve et Elegance, ainsi que le blanc Alluria the Beauty. Le domaine propose aussi un service original, apprécié de ses visiteurs : une cave où les clients peuvent laisser leurs bouteilles aussi longtemps qu’ils le souhaitent, gratuitement. Si vous ne passez pas par Etchmiadzin, vous pouvez retrouver les vins dans des boutiques spécialisées, des bars à vin et des restaurants d’Erevan, mais, comme les frères l’expliquaient déjà en 2017, pas dans les magasins ordinaires : la production est petite et ils veulent que leur vin reste unique.
Mes vins préférés
Mon premier choix se porte sur l’Alluria Reserve, un rouge sec de 14,5 % issu du Karmrahyut et du Haghtanak, les deux cépages des sols sablo-argileux d’Armavir. Le millésime proposé est la récolte 2019, vinifiée selon la méthode traditionnelle, par fermentation spontanée sans levures commerciales, puis élevée environ un an dans des fûts de chêne d’Artsakh.
Sa robe est rouge sombre aux reflets bruns, et les notes de dégustation annoncent un nez de pin, d’eucalyptus, de sirop de mûre, de cassis, de cannelle, de clou de girofle et de cerises mûres, avant une bouche harmonieuse aux nuances de café et de chocolat noir, prolongée par une finale longue et singulière. Servez-le entre 16 et 18 °C, laissez-le respirer, et comptez 3 à 5 ans de garde. À table, il se marie avec un steak, des fromages affinés ou bleus, du salami, du canard, des viandes et poissons grillés au barbecue ou des légumes grillés épicés. Le flacon de 75 cl se trouve autour de 39 € chez un caviste d’Erevan.

Mon second choix est le blanc sec naturel d’Alluria, millésime 2023, issu du Voskehat. Titrant 13 %, c’est un vin doré, à la fois floral et fruité, avec des notes de poire mûre, de coing, de cerise blanche et d’acacia, et une bouche pleine et structurée, où la persistance des fruits blancs débouche sur une finale minérale de longueur moyenne. Il est élaboré dans le même esprit de faible intervention et de fermentation spontanée que les rouges de la maison, ce qui en fait, à mes yeux, la meilleure porte d’entrée pour goûter le Voskehat avant un voyage en Arménie. Comptez environ 22 € pour une bouteille de 75 cl chez un revendeur américain spécialisé dans les vins arméniens, sachant que les prix varient selon les boutiques et que ces conversions sont indicatives.
Avez-vous déjà goûté les vins arméniens ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.

