Un blanc vif et floral, capable de pétiller dans une flûte comme de se draper d’or dans une jarre en terre cuite : voilà le Chinuri (en géorgien : ჩინური, que l’on prononce à peu près « tchi-nou-ri »). Ce cépage blanc autochtone figure parmi les plus importants de Géorgie. Il est apprécié depuis des siècles aussi bien pour le vin que pour le raisin de table, et il règne sur la Kartlie, où il donne notamment le mousseux Atenuri.
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Histoire du Chinuri
Selon les régions, on le croise sous les noms de Kaspuri, de Kaspuri Tetri (en référence à Kaspi, en Kartlie) ou de Chinebuli. Aucune date d’apparition n’est documentée sur le territoire de Kartlie, mais ses caractéristiques morphologiques et biologiques laissent penser que le Chinuri, comme de nombreux cépages autochtones de Géorgie, descend d’une forme naturelle de vigne sauvage. Il a probablement été sélectionné puis implanté dans la région de Kartlie à une époque très reculée, quand les populations locales se sont investies dans le développement de la viticulture géorgienne.
Selon l’historien géorgien Ivane Javakhishvili, son nom viendrait du vieux mot géorgien chini, qui désignait une nuance entre le rouge et le vert, proche de la teinte d’une feuille d’olivier. À pleine maturité, les baies passent d’ailleurs par un camaïeu de rouge, de jaune et de vert qui rend l’hypothèse bien séduisante.
Une autre explication a toutefois les faveurs de nombreux observateurs : le nom dériverait de chinebuli, qui signifie « excellent » en géorgien et salue la réputation du raisin pour son allure, sa couleur et sa saveur. Certains vignerons vont même jusqu’à étiqueter leur cuvée « Chinebuli ».
Au-delà de la Kartlie, on retrouve le Chinuri autour de Vani en Iméréthie, ainsi qu’à Gourjaani et à Telavi, au cœur de la Kakhétie, le centre de la viticulture géorgienne.
Mukhrani, quand le Chinuri a conquis Paris
Impossible de parler de Chinuri sans faire un détour par Mukhrani, à une trentaine de minutes de route de Tbilisi. Au XIXe siècle, le prince Ivane Mukhranbatoni, issu de la branche royale des Bagration de Mukhrani, y possède un immense domaine. Malgré une longue carrière militaire, il se révèle un précurseur : il conçoit la viticulture comme une véritable entreprise et fait bâtir en 1876 un chai monumental d’environ 1,2 million de litres. Pour travailler à l’européenne, il n’hésite pas à faire venir des spécialistes français.
Les récompenses ne se font pas attendre. En 1882, ses vins décrochent à Moscou le premier prix, les armoiries de l’État, lors de leur première grande exposition internationale. Sept ans plus tard, en 1889, son Chinuri remporte la médaille d’or à l’Exposition universelle de Paris, celle-là même qui a vu naître la tour Eiffel. La France distingue aussi le prince en le nommant officier du Mérite agricole. Un joli pied de nez de l’histoire : un cépage presque inconnu hors du Caucase s’invite alors à la table des vins les plus en vue de son temps.
Aujourd’hui, le Château Mukhrani s’emploie à faire revivre cet héritage. On peut le visiter et y déguster son Chinuri en toute saison. Mon conseil : associez cette étape à une journée en Kartlie, avec Gori, la cité troglodytique d’Uplistsikhe et l’église d’Ateni Sioni, pour comprendre d’où vient ce vin.
Caractéristiques du cépage
Les feuilles matures du Chinuri sont de taille moyenne, d’environ 16,5 à 17,8 cm de long pour 16,4 à 17,5 cm de large. De forme arrondie et d’un vert-jaunâtre vif, elles sont généralement trilobées, plus rarement à cinq lobes. Le dessus est lisse et glabre, parfois finement ridé en réseau, tandis que le dessous est couvert d’un court duvet, surtout autour des nervures. Le pétiole, quant à lui, est rosé à rougeâtre et légèrement duveteux.
Les grappes sont surtout cylindriques, parfois coniques-cylindriques, avec une aile qui atteint souvent la moitié de leur longueur. Leur densité est moyenne à faible. Elles mesurent de 14,2 à 23 cm de long (17 à 18 cm en moyenne) pour 6,5 à 13,5 cm de large (9 à 10 cm en moyenne).
À pleine maturité, les baies virent au jaune verdâtre ou ambré. De taille moyenne, rondes ou ovales, elles mesurent généralement de 14 à 18 mm de long pour 13 à 17,5 mm de large. La peau, parsemée de points cireux, se détache facilement d’une chair charnue, juteuse et agréablement sucrée. Chaque baie renferme un à quatre pépins, le plus souvent deux ou trois, d’un brun clair légèrement rougeâtre et jaunâtres à l’intérieur.
Le cycle de maturation dure environ 185 à 188 jours. Le débourrement a lieu généralement à la mi-avril, la floraison surtout dans la première quinzaine de juin, et la maturation massive débute à partir de la mi-octobre. La chute des feuilles s’achève vers le 20-25 novembre. À Dighomi, aux portes de Tbilisi, ces phases peuvent survenir quelques jours plus tôt qu’à Gori. Dans les faits, la date des vendanges dépend surtout du style visé : pour conserver l’acidité qu’exige un mousseux, on récolte dès la fin septembre et au plus tard autour du 10 octobre, alors que les vins tranquilles, de style européen comme de qvevri, sont vendangés une à deux semaines plus tard.
Côté rendement, le Chinuri est très productif lorsqu’il est cultivé dans des conditions écologiques adaptées. Les premières grappes apparaissent dès la deuxième ou la troisième année, la pleine production à partir de la quatrième ou de la cinquième. On compte généralement deux grappes par pousse, rarement une ou trois. Une vigne chargée de 24 à 30 bourgeons donne environ 2,5 à 4 kg de raisin, soit 80 à 130 quintaux par hectare.

Robuste, la vigne résiste plutôt bien aux maladies fongiques (l’oïdium en particulier) ainsi qu’à la chlorose, et craint moins le gel que bien d’autres cépages autochtones. Peu exigeante sur le choix du site, elle s’accommode aussi bien de sols alluviaux que de sols pierreux, de pentes raides que de plaines.
Pour donner un ordre de grandeur, on recensait 955 hectares en production en 2004. C’est un cépage important mais resté discret, très loin derrière les géants que sont le Rkatsiteli ou le Saperavi.
Où pousse le Chinuri ?
Le berceau du Chinuri, c’est la Kartlie, au cœur du pays, dans le bassin de la Koura (Mtkvari en géorgien). Son fief le plus célèbre est la zone d’Ateni, à une dizaine de kilomètres au sud de Gori, sur les contreforts de la chaîne du Trialeti. Les vignes y grimpent entre 620 et 750 mètres d’altitude, sur des sols de sables, d’argiles claires et d’alluvions. Les étés y sont chauds, mais les masses d’air frais qui dévalent la gorge préservent la vivacité des raisins, un atout précieux pour des vins aussi acidulés.
Autour de Mukhrani et de Kaspi, il donne également de très beaux vins. Plus au nord, dans la région de Mtskheta-Mtianeti, le petit village de Chardakhi abrite les vieilles vignes d’un vigneron dont je vous parle plus bas. On croise enfin du Chinuri en Iméréthie et en Kakhétie, mais c’est bien en Kartlie qu’il se sent chez lui.
Du mousseux au qvevri : les styles de Chinuri
Avec son acidité naturellement élevée et son degré d’alcool modéré, le Chinuri est un véritable caméléon. On le rencontre sous trois grandes formes, et c’est ce qui le rend si passionnant à explorer lors d’un voyage.
Il y a d’abord le mousseux, sa grande spécialité. Élaboré en méthode traditionnelle (seconde fermentation en bouteille) ou en cuve close, il s’appuie sur une acidité qui offre des bulles fines et une belle tension. C’est le style de l’Atenuri, souvent assemblé avec du Goruli Mtsvane, voire de l’Aligoté.
Vient ensuite le blanc sec de style européen. Vinifié en cuve, sans macération sur les peaux, il se montre tendu, citronné et minéral, avec un fruit net et une fraîcheur éclatante.
Reste le Chinuri de qvevri, fermenté avec ses peaux (et parfois ses rafles) dans ces grandes jarres en terre cuite enterrées dont la méthode est inscrite depuis 2013 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO. Il en résulte un vin orange doré, aux tanins présents mais moyens, aux notes d’herbes et à la pointe saline. Même sur peaux, il reste plus léger et plus souple que les grands ambrés de Kakhétie.
Mon conseil : si vous découvrez le cépage, goûtez deux versions côte à côte, un mousseux ou un blanc de cuve, puis un qvevri. L’écart de personnalité est saisissant et vous fera comprendre en quelques gorgées pourquoi les Géorgiens l’appellent « l’excellent ».
Couleur & Arômes
Vinifié à l’européenne, c’est-à-dire sans contact prolongé avec les peaux, en cuve pour les vins tranquilles comme pour les mousseux, le Chinuri affiche une robe qui va du vert clair au jaune paille, et qui se dore avec le temps. En qvevri, il revêt une robe d’un doré lumineux, parfois tirant sur l’ambre.

Au nez, la version européenne se montre florale et herbacée : fleurs blanches, menthe sauvage, pomme verte, poire, zeste de citron vert et autres fruits jaunes, parfois une touche d’amande. Les mousseux y ajoutent des notes de foin coupé ou d’abricot frais, et ceux élaborés en méthode traditionnelle un léger parfum de brioche. En bouche, la fraîcheur domine, sur un corps léger à moyen.
En qvevri, le Chinuri devient plus musqué et plus texturé. On y retrouve la poire et l’abricot secs, le coing, la pêche confite et une complexité herbacée plus concentrée, soutenue par des tanins moyens.
Accords mets et Chinuri
Frais et vif, le Chinuri fait un excellent apéritif, en particulier dans sa version mousseuse d’Atenuri. À table, il suit sans difficulté les salades, les légumes frais, les viandes blanches et les poissons blancs, et ose même le caviar. Côté cuisine géorgienne, il s’entend à merveille avec les pkhali (ces petites préparations de légumes et de noix), le fromage sulguni ou une truite grillée. Vinifié en qvevri, il tient tête à la viande rouge, aux fritures et aux ragoûts.
Un conseil pour les beaux jours : servez-le bien frais, entre 8 et 10 °C pour un mousseux ou un blanc de cuve et un peu moins glacé (autour de 12 °C) pour un qvevri, avec des pêches juteuses coupées en tranches. L’accord est aussi simple qu’irrésistible.
Où boire du Chinuri ?
Pour goûter le vrai Chinuri, mon coup de cœur va à Iago’s Winery. Ce vigneron artisan se consacre presque exclusivement à ce cépage, qu’il cultive sur quelques hectares de très vieilles vignes à Chardakhi et vinifie en qvevri, à raison de quelques milliers de bouteilles par an. J’ai eu la chance de le déguster à la propriété lors du festival Sherekilebi et je peux confirmer qu’il est excellent ! Mon partenaire 8wines propose une sélection des vins de ce domaine, dont le fameux Chinuri.
Côté budget, comptez en général entre 15 et 35 € la bouteille selon le style et le domaine. Pour comparer, d’autres producteurs signent de beaux Chinuri, comme le Château Mukhrani, Tbilvino ou Ori Marani, que l’on croise chez certains cavistes spécialisés dans les vins du Caucase.
Le goûter sur place, en Géorgie
Si vous passez par la Géorgie, rien ne vaut une dégustation chez le producteur. Au Château Mukhrani, à une trentaine de minutes de Tbilisi, vous goûtez le Chinuri là même où il a été couronné à Paris en 1889. Chez les petits vignerons, mieux vaut prévenir : beaucoup de domaines familiaux n’accueillent les visiteurs que sur rendez-vous.
Les AOP à base de Chinuri
Plusieurs appellations géorgiennes accueillent le Chinuri. Voici les trois principales, de la plus emblématique à la plus large.
Ateni (Atenuri)
L’appellation Ateni est la vitrine du cépage. L’Atenuri est produit dans la zone viticole d’Ateni, à Shida Kartli, dans la municipalité de Gori. Il peut être blanc sec, mousseux ou légèrement pétillant, et doit être élaboré à partir de Chinuri, de Goruli Mtsvane, voire d’Aligoté. Les mousseux se font en méthode traditionnelle ou en cuve close. Si vous passez dans le coin, poussez jusqu’à l’église d’Ateni Sioni, joyau du VIIe siècle niché dans la gorge de la Tana.
Okami
Plus confidentielle, l’appellation Okami se situe elle aussi en Kartlie, dans la municipalité de Kaspi, qui a donné son nom au Kaspuri. Elle regroupe des blancs secs (parfois ambrés) de Chinuri ou de Goruli Mtsvane, ainsi que des rouges de Shavkapito.
Bolnisi
En Basse-Kartlie (Kvemo Kartli), l’appellation Bolnisi est beaucoup plus large. Le Chinuri y côtoie le Rkatsiteli, le Goruli Mtsvane, le Saperavi, le Tavkveri, le Shavkapito et l’Asuretuli Shavi pour des vins secs blancs, ambrés, rosés ou rouges. Bolnisi a une histoire singulière : des colons allemands venus de Souabe s’y sont installés au début du XIXe siècle et y ont développé la viticulture.
Avez-vous déjà goûté les vins géorgiens et notamment ce cépage ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.


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