Okureshis Usakhelouri

Écrit par Sébastien

Vin géorgienAOP de GéorgieOkureshis Usakhelouri

Certains vins n’ont pas besoin de nom pour marquer les esprits. L’Usakhelouri, dont le nom signifie justement « sans nom », s’est taillé une réputation de rareté sur les rives de la Tskhenistskali, au cœur du Lechkhumi, dans l’ouest de la Géorgie. Enregistrée le 30 août 2022 sous le numéro 983, l’AOP Okureshis Usakhelouri (en géorgien : ოყურეშის უსახელოური) fait partie des plus jeunes appellations du pays. Son but est de réserver ce nom à un rouge élaboré uniquement avec le cépage Usakhelouri, cultivé sur place, alors que cette variété commence à être plantée dans d’autres régions de Géorgie.

Temps de lecture estimé : 15 minutes

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Localisation et taille d’Okureshis Usakhelouri

La microzone Okureshis Usakhelouri se situe dans la municipalité de Tsageri, au sein de la région de Racha-Lechkhumi. Elle réunit six villages répartis sur les deux rives de la Tskhenistskali : Zubi, Isunderi, Okureshi, Opitara, Ladzgveria et Makhura.

Les vignes grimpent sur les pentes entre 350 et 650 mètres d’altitude, à l’abri du massif de Khvamli au nord et à l’est, et de celui d’Askhi à l’ouest. Le périmètre épouse en grande partie la courbe des 650 mètres et s’appuie sur plusieurs cours d’eau, la Tskhenistskali bien sûr, mais aussi la Lashkodia, la Kvereshula et la Cheula, ainsi que sur la route de Zubi à Khvamli. Le résultat ressemble à une cuvette ceinturée de crêtes rocheuses, qui fabrique son propre microclimat. L’appellation a été déposée par l’association de protection de la vigne et du vin Usakhelouri, installée à Okureshi.

Carte de l'AOP Okureshis Usakhelouri en Lechkhumi avec les villages de Zubi, Isunderi, Okureshi, Makhura et Opitara

Un conseil si l’idée d’un détour par Tsageri vous tente : la production est confidentielle et les caves sont familiales, mieux vaut donc s’annoncer à l’avance. Visez la fin octobre, quand les vendanges battent leur plein. L’ambiance dans la vallée y est sans équivalent.

Terroir de la microzone d’Okureshis Usakhelouri

Les facteurs humains

Des scientifiques géorgiens de renom, parmi lesquels Niko Ketskhoveli, Maksime Ramishvili et Dimitri Tabidze, confirment dans leur ampélographie de 1960 l’opinion du grand Ivane Javakhishvili : l’Usakhelouri descend de variétés de vignes locales, et son nom vient du Lechkhumi, plus précisément du village d’Usakhelo, situé sur la rive droite de la rivière Lajanuri.

Son élaboration à l’échelle industrielle est devenue possible dans les années 1940, grâce à la mise au point d’une technologie pour les vins naturellement doux. La légende ajoute que Staline en aurait fait servir à la conférence de Yalta, en 1945, ce qui contribue encore à l’aura du vin.

Au XIXe siècle déjà, l’Usakhelouri avait décroché cinq prix, dont deux médailles d’or, dans différents concours internationaux. Une base de matière première minuscule, associée à une grande popularité, explique aujourd’hui sa valeur marchande exceptionnellement élevée.

Le climat

La microzone d’Okureshis Usakhelouri doit son caractère à sa géographie : c’est une sorte de cuvette fermée par des crêtes rocheuses, qui crée un microclimat à part, plutôt humide, avec des hivers modérément froids et de longs étés chauds. L’ensoleillement annuel atteint 1 900 à 2 000 heures. La température moyenne est de 14,2 °C sur l’année, avec 22,2 °C en août, le mois le plus chaud, tandis que janvier, le plus froid, ne descend pas en dessous de +0,5 °C en moyenne.

La période de végétation dure 181 jours et la somme des températures actives s’élève en moyenne à 3 500 à 3 700 °C. Il tombe 1 095 mm de pluie par an. Les vignes, exposées au sud, au sud-est et au sud-ouest, profitent de nombreux jours de soleil tempérés par les précipitations, de la chaleur de juillet et d’août, puis de l’écart entre journées chaudes et nuits fraîches en septembre et en octobre. Cette combinaison fait grimper la concentration en sucre des raisins, un facteur décisif pour ce type de vin : la vendange exige au moins 23 % de sucre.

Guide des vins de Géorgie, 3e édition

Les sols

Les sols de la microzone appartiennent aux limons lourds et aux argiles légères, avec une présence plus ou moins marquée de leptosols, ces sols minces et caillouteux. Sur le calcaire, les leptosols dominent nettement, alors que les sols peu ou pas squelettiques se rencontrent surtout sur les marnes. Cette composition granulométrique influence directement la façon dont la vigne s’enracine et se nourrit.

Associés au climat, ces sols limoneux et ces leptosols humifères-carbonatés assurent une maturation optimale des raisins, avec un bel équilibre entre acidité et sucre, et une accumulation de polyphénols. Anthocyanes, polyphénols et sucre donnent ensuite au vin son équilibre et sa complexité.

Le Lechkhumi compte parmi les grandes terres de vin de Géorgie, et la vigne y structure la vie économique depuis l’Antiquité. La diversité des cépages locaux et la variété des vins que les habitants préparent selon des méthodes différentes en témoignent. La région abrite d’ailleurs une autre appellation de moelleux naturel, l’AOP Tvishi, qui mérite elle aussi le détour.

Levan Omanadze et le renouveau de l’Usakhelouri

Sous le régime soviétique, l’Usakhelouri n’avait pas bonne presse auprès des planificateurs : c’est un vin qui ne se boit pas en grandes quantités, et l’on lui préféra le Tsolikouri blanc, bien plus généreux. Le cépage a failli disparaître. Puis, des années plus tard, un geste tout simple a tout relancé.

Inquiet de voir s’éteindre cette variété unique, Tariel Alavidze, ancien préfet, s’est posté près du pont sur la Tskhenistskali avec une banderole : « J’achète un kilo d’Usakhelouri pour 10 lari », soit environ 3 €. Les villageois, médusés, n’ont d’abord rassemblé que quelques kilos, qu’il a payés rubis sur l’ongle. L’année suivante, tout Okureshi cherchait des plants. On raconte que les femmes montées au pont avec leurs seaux auraient jeté la récolte dans la rivière si l’histoire n’avait pas été vraie. Elle l’était.

Un vigneron fidèle à l’héritage familial

Bouteille de vin rouge Okureshis Usakhelouri, AOP de Lechkhumi en Géorgie

Le jeune homme qui a ensuite convaincu les villageois de renoncer aux produits chimiques s’appelle Levan Omanadze. Né et élevé à Tbilissi, il n’a jamais rompu le lien avec la vallée : sa mère est originaire d’Okureshi et son père de Makhura, deux villages qui se font face sur les rives de la Tskhenistskali. Chaque année, dès le début des vendanges, vers la mi-octobre, il montait aider sa famille. Il n’avait que 27 ans à l’époque, et pourtant il vinifie comme son arrière-grand-père.

Iulo Mushkudiani, cet aïeul, vendait son Usakhelouri aux quatre coins de la Géorgie depuis une petite cave installée près de la rivière. Levan et son père appliquent aujourd’hui la même technologie, sans rien y changer. Pour lui, une voie éprouvée par les siècles est aussi une voie d’avenir, malgré toutes les technologies modernes.

Un certificat signé de la main de Staline

Staline aimait les vins rouges de Géorgie, qu’on lui envoyait régulièrement, et l’arrière-grand-père de Levan semble avoir compté parmi ses fournisseurs. Enfant, Levan se souvient d’un certificat accroché au mur de la maison, signé de la main du dictateur, qui couronnait le meilleur Usakhelouri. Un proche l’a emporté un jour pour prouver son authenticité, puis l’a perdu. Il ne reste de ce trophée qu’un souvenir de famille.

Vers un vin naturel

Convaincre les paysans d’abandonner les traitements chimiques fut la bataille la plus rude, car pulvériser la vigne donne davantage de récolte. L’argument de Levan tient en une phrase : un vin issu de vignes non traitées se vend beaucoup plus cher. Aujourd’hui, le kilo d’Usakhelouri naturel se paie environ 15 lari, soit près de 5 €, et les vignerons assurent que ce vin a l’odeur même des baies. Sur les pentes de la Tskhenistskali, les raisins reçoivent exactement la dose de soleil et d’humidité qui fait la singularité de ce rouge.

Levan sait toutefois que la transition ne se décrète pas. Il la compare à un sevrage : un paysan du village de Manavi lui a confié que sa vigne s’était desséchée lorsqu’il avait tout arrêté d’un coup. Mieux vaut avancer pas à pas, ce qui peut prendre jusqu’à cinq ans, mais les clients, eux, finissent par être bien plus nombreux. La Géorgie ne produira jamais autant que la France ou l’Italie, estime-t-il, mais elle peut devenir un pays à part grâce à ses vins naturels. Il rejoint ainsi Ilia Chavchavadze, qui mettait ses compatriotes en garde contre l’augmentation artificielle du volume de vin, avec du sucre et de l’eau, une pratique qu’il jugeait importée de France et étrangère à la Géorgie.

Le vin Okureshis Usakhelouri

Ces raisins sont rares et les terres disponibles limitées : l’appellation ne produit qu’environ trois tonnes de raisins par an, soit quelques milliers de bouteilles tout au plus. Le nom « Usakhelouri » signifie « sans nom » en géorgien, ce que l’on peut aussi entendre comme « indicible » ou « inestimable ». Son prix s’en ressent : comptez plus de 50 € la bouteille, achetée directement à la cave. Tous les bons cavistes de Géorgie en ont, car c’est la bouteille à avoir pour le prestige.

Bouteille d'Okureshis Usakhelouri 2019 de Khomlis Marani
Millésime 2019 de l’Okureshis Usakhelouri de Khomlis Marani, vendu environ 800 € à Londres. Le vigneron Tamaz Omanadze n’en produit qu’environ 1 500 bouteilles par an.

Le cépage Usakhelouri

L’Usakhelouri est un cépage rouge autochtone, que l’on appelle aussi Okureshuli dans certains villages d’Ambrolauri et d’Oni. Aucun texte ancien ne raconte ses origines, mais son ancrage exclusif à Tsageri, son nom emprunté à un village et plusieurs traits botaniques, comme ses sarments longs et entrelacés ou ses petites baies de calibre inégal, laissent penser qu’il descend de vignes sauvages locales, tirées de la forêt puis domestiquées.

C’est un cépage patient et exigeant. Il donne ses premières récoltes vers la quatrième ou la cinquième année et sa pleine production vers six ans. Il craint le mildiou, ce qui réclame une vigilance sans faille dans les automnes humides, et mûrit tard : les vendanges débutent traditionnellement dans la seconde moitié d’octobre et durent environ deux semaines, lorsque le raisin atteint 23 à 26 % de sucre. Dans la tradition locale, le moût fermente huit à dix jours sur ses peaux, brassé deux ou trois fois par jour, avant d’être soutiré dans des récipients soigneusement fermés.

Couleur et arômes de l’Okureshis Usakhelouri

Cette AOP donne des vins considérés comme exceptionnels. Leur robe est d’un rouge cerise sombre, profond et réconfortant. Au nez comme en bouche, on retrouve la prune rouge épluchée et la groseille, auxquelles s’ajoutent parfois des touches florales de pétale de rose ou de fraise des bois. La bouche est pleine, joyeuse et acidulée, portée par des tannins ronds et bien équilibrés.

Le cahier des charges autorise trois styles : sec, naturellement demi-sec ou naturellement moelleux. Dans les deux derniers cas, la douceur est parfaitement intégrée et contrebalancée par une acidité vive, si bien que la finale reste nette et fraîche. On est plus près d’un rouge finement accordé que d’un vin de dessert, et c’est précisément ce qui fait son charme.

Le cahier des charges en bref

Pour porter la mention AOP, chaque bouteille doit respecter des règles précises, de la vigne jusqu’à l’étiquette. Voici l’essentiel.

CritèreExigence
Type de vinRouge, sec, demi-sec ou moelleux (naturellement)
CépageUsakhelouri uniquement, cultivé dans la microzone
Alcool13,5 % vol. minimum pour le sec, 11 % vol. minimum pour le demi-sec et le moelleux
Sucres résiduels4 g/L maximum pour le sec, 4 à 18 g/L pour le demi-sec, 18 à 45 g/L pour le moelleux
AciditéAcidité titrable de 5 g/L minimum, acidité volatile de 1,2 g/L maximum
Anhydride sulfureux total150 mg/L maximum pour le sec, 200 mg/L maximum pour le demi-sec et le moelleux
Extrait sec non réducteur22 g/L minimum
Maturité à la vendange23 % de sucre minimum
Rendement10 tonnes de raisins par hectare maximum, 650 L de vin par tonne, 3 900 L par hectare
Plantation1,3 à 2,35 m entre les rangs, 0,8 à 1,4 m entre les pieds, tronc de 50 à 80 cm
TailleUnilatérale, bilatérale à la géorgienne ou libre
VinificationFermentation alcoolique complète ou incomplète du moût sauvage, dans la microzone
Mise en bouteilleSur le territoire géorgien, avec le nom écrit en géorgien, en lettres latines et en cyrillique

Un détail de calcul mérite l’attention : avec 650 L par tonne et un plafond de 3 900 L par hectare, le rendement réel ne dépasse pas 6 tonnes de raisins par hectare, bien en dessous des 10 tonnes théoriques. La vendange doit aussi voyager dans des caisses en bois ou en plastique, jamais dans des sacs, et la fermentation repose sur les levures indigènes. Le respect de ces règles est contrôlé par l’Agence nationale du vin, du cadastre viticole jusqu’aux commissions de dégustation.

Accords et service

Sa fraîcheur acidulée et sa douceur naturelle en font un compagnon de choix pour le gibier, le canard ou le porc relevé d’une sauce aux fruits, ainsi que pour les fromages affinés et les bleus. Les grillades géorgiennes comme le mtsvadi s’accommodent volontiers de la version sèche. Côté dessert, un chocolat noir ou une préparation aux fruits rouges lui conviennent. Servez-le légèrement frais, autour de 15 °C, pour laisser s’exprimer ses notes florales. Et si vous en avez l’occasion, goûtez-le seul, comme un vin de méditation.

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Questions fréquentes sur l’Okureshis Usakhelouri

Que signifie le nom Usakhelouri ?

Usakhelouri signifie « sans nom » en géorgien, ce que l’on peut aussi comprendre comme « indicible » ou « inestimable ». Dans certains villages des environs d’Ambrolauri et d’Oni, ce cépage est également connu sous le nom d’Okureshuli.

Où se trouve l’AOP Okureshis Usakhelouri ?

Dans la municipalité de Tsageri, en Racha-Lechkhumi, dans l’ouest de la Géorgie. La microzone s’étend sur les deux rives de la Tskhenistskali, entre 350 et 650 m d’altitude, autour des villages de Zubi, Isunderi, Okureshi, Opitara, Ladzgveria et Makhura.

Quand l’AOP a-t-elle été créée et pourquoi ?

Elle a été enregistrée le 30 août 2022 sous le numéro 983, à la demande de l’association de protection de la vigne et du vin Usakhelouri, installée à Okureshi. Elle vise à protéger le nom et le terroir, alors que le cépage commence à être planté ailleurs en Géorgie : les raisins doivent provenir de la microzone et être vinifiés sur place.

L’Okureshis Usakhelouri est-il un vin doux ?

Pas forcément. Le cahier des charges autorise le sec (4 g/L de sucre maximum), le demi-sec (4 à 18 g/L) et le moelleux (18 à 45 g/L). Dans tous les cas, il s’agit d’un rouge 100 % Usakhelouri, dont la douceur naturelle est équilibrée par une acidité vive.

Quel goût a l’Okureshis Usakhelouri ?

Une robe rouge cerise sombre, des arômes de prune rouge épluchée et de groseille, parfois des notes florales, une bouche pleine et acidulée, soutenue par des tannins ronds et bien équilibrés.

Combien coûte une bouteille d’Okureshis Usakhelouri ?

En Géorgie, comptez plus de 50 € la bouteille à la cave. Hors du pays, les prix grimpent vite : un millésime 2019 a été vu à environ 800 € à Londres. La production ne dépasse pas quelques milliers de bouteilles par an, ce qui explique cette rareté.

Avec quoi accompagner l’Okureshis Usakhelouri ?

Avec du gibier, du canard ou du porc à la sauce aux fruits, des fromages affinés ou bleus, du chocolat noir, ou simplement seul. Servez-le légèrement frais, autour de 15 °C.

Où acheter de l’Okureshis Usakhelouri ?

En Géorgie, dans les bonnes caves de Tbilissi ou directement chez les vignerons d’Okureshi. En Europe, les références se comptent sur les doigts d’une main : mon partenaire 8wines en propose à l’occasion, comme expliqué plus haut.

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