Qui aurait parié que l’un des vignobles les plus élevés de l’hémisphère nord produisant en méthode traditionnelle se nicherait dans un village arménien d’à peine plus de mille habitants ? C’est pourtant à Khachik, dans la province du Vayots Dzor, à environ 1 750 mètres d’altitude, que Keush façonne depuis 2013 des vins effervescents à partir de cépages autochtones. Ici, pas de chardonnay ni de pinot noir importés : le domaine a choisi Voskehat, Khatouni et Areni, cultivés sur des sols volcaniques et calcaires et mûris par le soleil de la haute altitude. Pour le voyageur curieux qui aime comprendre un pays par ce qu’il met dans son verre, Keush offre une porte d’entrée singulière vers la renaissance viticole arménienne. Je vous raconte l’histoire du domaine, son vignoble, l’homme qui l’a fondé, quelques pistes pour organiser votre visite et deux bouteilles que je vous invite à glisser dans votre valise.
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Brève histoire du domaine Keush Wine
L’aventure Keush démarre en 2013, sous l’impulsion de Vahe Keushguerian, vétéran du vin et de la restauration qui avait travaillé en Italie et aux États-Unis avant de revenir en Arménie en 2009. Sa fille Aimee, aujourd’hui directrice générale du domaine, raconte que son père s’intéressait depuis longtemps à l’idée de produire des effervescents en méthode traditionnelle sur le sol arménien. Il avait d’abord songé à y planter les cépages classiques de ce style, chardonnay et pinot noir, avant de comprendre que les raisins arméniens possédaient un grand potentiel pour ces vins. Dès l’origine, la maison a fait un choix radical : ne produire que des bulles. Le domaine se présente d’ailleurs comme le premier effervescent en méthode traditionnelle élaboré à partir de cépages autochtones arméniens.
Le calendrier des premières cuvées dessine la montée en puissance de la maison. Origins, assemblage de Voskehat et de Khatouni, est sorti en décembre 2015, suivi du Rosé à l’été 2018, puis du Blanc de Blancs à l’hiver 2018. En 2021, Keush a dévoilé son premier Blanc de Noirs issu d’Areni, le grand cépage rouge du pays, et le domaine produit aujourd’hui environ 5 000 caisses par an. La méthode explique cette patience : on élabore d’abord un vin de base tranquille, puis une liqueur de tirage déclenche la seconde fermentation en bouteille, un procédé coûteux et long qui demande un travail individuel sur chaque flacon. Plusieurs distinctions saluent ce pari, dont une médaille d’or et un Best of Class décrochés en 2023 lors d’un concours à Los Angeles pour le Rosé 2018.
Le vignoble de Keush Wine
Tout se joue à Khachik, village rural du Vayots Dzor, à la frontière sud-ouest de l’Arménie, où les panoramas montagneux se déploient à perte de vue. Keush ne vinifie que des raisins issus de ce seul village. Les vignes, non greffées, s’étagent entre 1 500 et 1 750 mètres d’altitude, ce qui les place parmi les plus hautes du monde et, à 1 750 mètres, parmi les plus élevées de l’hémisphère nord à alimenter une production en méthode traditionnelle. Le domaine annonce des ceps de 60 à 100 ans, certaines présentations évoquant même des vignes centenaires. Sous leurs racines, la roche volcanique se mêle au calcaire, un cocktail minéral qui donne aux raisins une acidité vive, précieuse pour des vins effervescents.
Trois cépages autochtones portent cette identité. Le Voskehat, dont le nom signifie « baie dorée », s’épanouit dans les sols rocailleux d’altitude et peut vivre jusqu’à cent ans ; il apporte élégance et acidité. L’Areni, qui doit son nom à un village du Vayots Dzor, a traditionnellement été cultivé près de l’un des plus anciens chais jamais découverts, vieux de 6 100 ans, et il a traversé les millénaires malgré la rudesse du climat d’altitude. Quant au Khatouni, plus rare, il se plaît dans le Vayots Dzor et signe des vins à la finale nette et lumineuse. Fait amusant pour qui aime la technique : le jus d’Areni est blanc, et les pigments se trouvent dans la peau. En retirant rapidement les peaux, on obtient un blanc de noirs d’une teinte dorée, que la directrice du domaine compare à du miel. Et Keush n’en reste pas là : la maison dit vouloir continuer à tester d’autres cépages venus de régions différentes.

Le vigneron : Levon Gharagyozyan
Vahe Keushguerian cumule environ trente ans d’expérience dans l’industrie mondiale du vin. Son parcours croise la restauration et la distribution en Californie, avec Tastevin Imports et le restaurant Lalime’s à San Francisco, puis l’Italie, où il a deux domaines à son actif, La Rendola en Toscane et La Corte dans les Pouilles, dont les vins ont été reconnus à l’international. En 2009, il s’installe en Arménie, mesure le potentiel de la filière et conseille de nouvelles caves. Il lance aussi le projet Karas Wine, qui était en 2010 le plus vaste projet de cave du pays.
L’année 2013 marque un tournant : il fonde WineWorks, un incubateur de caves qui produit du vin pour quatorze grandes marques arméniennes, ainsi que Keush, pionnier de l’effervescent en méthode traditionnelle. Il cofonde ensuite Oshin en 2017 et s’associe à ONEArmenia et à DZ Studio pour le projet « From Farm to Bottle », qui aide des producteurs de raisin à créer leur propre marque, d’où sont nées Momik Wines et WineCube. Il est également cofondateur de l’EVN Wine Academy et propriétaire des deux premières pépinières dédiées à la multiplication des cépages autochtones arméniens. Son engagement dépasse même le vin, puisqu’il préside le conseil d’administration d’EVN Report et d’Impact Hub Yerevan, qu’il a cofondés. Aujourd’hui, la famille Keushguerian porte un portefeuille de marques qui comprend Keush, Zulal, centrée sur l’Areni, et Molana, qui relance la viticulture iranienne.

Mes vins préférés
Keush Origins Brut est la cuvée par laquelle je vous conseille de commencer. Ce non millésimé assemble 60 % de Voskehat et 40 % de Khatouni, dosé à 4 g/l, après près de deux ans d’élevage sur lies, et titre 12 % d’alcool. La fiche de dégustation annonce des bulles fines et persistantes, des arômes d’agrumes et de pomme verte avec une touche de brioche, puis une bouche d’acidité vive, de fruits à noyau, de notes florales et d’amande grillée, pour une finale longue et rafraîchissante. On le sert à l’apéritif ou avec des fruits de mer et des salades légères, et son prix d’environ 23 € en fait une belle porte d’entrée dans l’univers Keush.
Keush Ultra Blanc de Noir 2019 Brut Nature est mon second coup de cœur, pour ceux qui veulent goûter l’Areni autrement. Récolté à la main à Khachik, sur des sols volcaniques et calcaires, il a vieilli 36 mois sur lies et affiche 12,5 % d’alcool. On y trouve des bulles fines, des fruits mûrs, de la mie de pain frais et des touches minérales, avec une acidité vive, des fruits à noyau, un léger côté biscuité et une finale longue. Il s’accorde avec les fruits de mer, les fritures ou les fromages jeunes, et se trouve autour de 32 €. Un vin de patience qui s’adresse aux curieux : pour mémoire, l’Ultra Blanc de Noirs du millésime 2017 avait décroché une médaille de platine.

Avez-vous déjà goûté les vins arméniens ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.

