Magraani

Écrit par Sébastien

Le Kisi Magraani (en géorgien : მაღრაანის ქისი) est un vin blanc sec ou ambré sec, élaboré exclusivement avec du Kisi. Cette AOP récente de la municipalité d’Akhmeta est inscrite au registre depuis le 31 mai 2021. Tout tient à la rencontre de plusieurs facteurs : la situation de la microzone, le microclimat dessiné par ses frontières naturelles, la variété des sols, le caractère propre de la vigne locale, la Maghranuli, et une longue tradition de viticulture et de vinification. Je vous raconte ici la zone, son terroir, les règles de production, puis mes conseils pour déguster et visiter.

Temps de lecture estimé : 13 minutes

Localisation et taille de l’appellation Magraani

La microzone de Magraani se niche en Kakhétie intérieure, dans les limites administratives de la municipalité d’Akhmeta, à une quinzaine de kilomètres au nord-est de la ville d’Akhmeta. Au nord, les pentes sud-ouest de la chaîne du Caucase en dessinent la limite. À l’ouest, c’est la ligne de partage des eaux entre Pichkhovani et Zemo Alvani qui ferme la zone, tandis qu’à l’est et au sud-est, la rivière Psha et la réserve naturelle d’État de Babaneuri servent de frontière. Quatre villages se partagent le territoire : Magraani, Pichkhovani, Argokhi et Babaneuri.

Côté dimensions, la microzone couvre un peu plus de 40 km², soit environ 4200 hectares, mais n’imaginez pas un océan de vignes : forêts, prairies et villages occupent l’essentiel de l’espace. Les vignobles s’accrochent aux pentes entre 400 et 800 mètres d’altitude. Une règle reste stricte : les raisins destinés au Kisi Magraani doivent être récoltés exclusivement dans les vignobles de la microzone, alors que la vinification peut se faire sur place ou ailleurs en Kakhétie.

Comme plusieurs autres micro-zones de Kakhétie, Magraani est une appellation gigogne. Sa zone se superpose à celle de l’AOP Akhmeta, enregistrée en 2020, qui englobe la ville d’Akhmeta et une vingtaine de villages, dont Magraani, Pichkhovani, Argokhi et Babaneuri. L’Akhmeta autorise des blancs de Kakhuri Mtsvane et des ambrés qui peuvent accueillir jusqu’à 15 % de Kisi ou de Khikhvi. Le Kisi Magraani va plus loin : il exige 100 % de Kisi, venu de ce coin précis de la vallée. La demande d’enregistrement a été portée par Magraani Wine, une structure locale installée dans le village de Magraani.

carte AOP magraani

Terroir de la microzone Magraani

Histoire et facteur humain

Ici, la vigne n’a rien d’une mode : c’est une habitude millénaire. La viticulture et la vinification se pratiquent dans les villages de la microzone depuis l’Antiquité, et elles constituent l’activité principale de la région depuis l’énéolithique, l’âge du cuivre. Les preuves ne manquent pas : d’anciennes caves, des pressoirs et des « Qvevri » (jarres à vin traditionnelles géorgiennes) se sont conservés à Magraani, dans les gorges de la Machareuli, et de très vieux ceps survivent sur les pentes voisines du château de Magraani.

La rivière elle-même a son histoire. La Machareuli, ou « Machar-reuli », coupe le village de Magraani en deux moitiés égales, et son nom viendrait, selon une légende locale, du « Machari », ce vin pas tout à fait fermenté qui débordait du pressoir pour aller se mêler à ses eaux.

Au début du XXe siècle, la variété « Maghranuli », autre nom du Kisi Magraani, était considérée comme perdue. C’est alors qu’entre en scène la fameuse légende : un paysan de Magraani aurait trouvé, au bord d’une rivière en crue, un arbre sur lequel grimpait une vigne. Par simple curiosité, il en aurait coupé des sarments et les aurait plantés, ce qui aurait permis à la variété de se propager de nouveau parmi les vignerons du village.

Les spécialistes ont suivi la trace de ce cépage de près. Au milieu du XXe siècle, ils ne le signalaient que dans quatre villages : Magraani, Argokhi, Pichkhovani et, en petite quantité, Babaneuri. Dans les années 1940, l’institut géorgien de recherche en viticulture et vinification a étudié le Kisi cultivé à Magraani et conclu qu’il différait de celui de la rive droite de l’Alazani : c’est cette forme locale qui a reçu le nom de « Kisi Magraani ». Aujourd’hui, les deux formes coexistent dans les nouveaux vignobles, mais la plus appréciée reste celle de la rive gauche, et tout particulièrement celle de la microzone de Magraani.

Le Kisi a pourtant failli disparaître. Absent de la description du comité du phylloxéra en 1896, il est jugé peu répandu dans les années 1930, et les maladies de la vigne l’ont fait reculer au XXe siècle. Ses qualités ont néanmoins convaincu les spécialistes : il entre alors dans l’assortiment des cépages standards, qualifié de cépage de qualité et même d’avenir. Sous le régime communiste, en revanche, on l’a peu cultivé à cause de son faible rendement, au profit de variétés plus productives. Si le Kisi a survécu, on le doit donc exclusivement à la population locale.

Cépage traditionnel de Kakhétie, plus jeune que d’autres, il se mêlait naturellement au Rkatsiteli et au Mtsvane dans les vignes. On le retrouvait aussi dans des vins de Kakhétie réputés, aux côtés du Khikhvi et du Grdzelmtevana, et l’on disait que la qualité de certains vins d’origine célèbre lui devait beaucoup. Il servait même à améliorer le Rkatsiteli sur la rive gauche de l’Alazani. Il pousse maintenant bien au-delà de la zone d’appellation, mais c’est sur sa terre d’origine qu’il révèle ses plus belles caractéristiques. Les nouvelles plantations dépassent les 100 hectares et leur surface augmente d’année en année, car la viticulture et la vinification restent l’activité principale des habitants de ces villages.

Le climat

Le climat de la microzone de Magraani est modérément continental et relativement humide, avec des étés chauds et de longs hivers froids. C’est le relief local qui en dessine les contours : les vignobles occupent les versants sud et sud-ouest du Caucase, dans les gorges des rivières Machareuli, Babaneuristskali et Magraanistskali. Orientées plein sud, les vignes profitent d’un fort ensoleillement, avec plus de 2050 heures de soleil par an. La température annuelle moyenne se situe entre 12,2 et 12,4 °C. Juillet est le mois le plus chaud, avec des pointes à +40 °C certaines années, tandis que janvier est le plus froid, avec des minima qui peuvent descendre jusqu’à -16 °C.

Au nord, la chaîne du Caucase retient les masses d’air froid, et les pentes qui entourent la microzone à l’ouest, au nord et au nord-est protègent les vignobles des vents violents. Quand l’été cogne, l’air frais qui descend des forêts de montagne, notamment de la réserve naturelle de Babaneuri, fait baisser la température et favorise une maturation homogène et optimale des raisins. Les précipitations annuelles, de 750 à 850 mm en moyenne, tombent en quantité et en nombre de jours favorables au développement de la vigne.

Le sol

On distingue trois grands types de sols dans la microzone. Les sols de terre noire, peu épais et plutôt fertiles, sont alcalins, avec un pH compris entre 7,5 et 8,2, et riches en humus : de 3,88 à 7,0 % dans la couche labourée. Les sols alluviaux, d’épaisseur moyenne, occupent les pentes plus ou moins inclinées ainsi que les deux rives de la Machareuli. Leur nature et leur position offrent les meilleures conditions pour cultiver le Kisi. Enfin, les sols bruns, légèrement argileux et peu épais eux aussi, se distinguent par une fertilité naturelle élevée, qui permet d’obtenir des vins de haute qualité dans les vignobles locaux.

Guide des vins de Géorgie, 3e édition, par Bagratrip

Cépage et règles de production

Le Kisi Magraani s’élabore uniquement avec du Kisi, que l’on appelle aussi ici Kisi Magraani, et l’usage de tout autre cépage est interdit. Le portrait de ce raisin vaut le détour. Il tient une place intermédiaire entre le Mtsvane et le Rkatsiteli, les deux grands blancs de Kakhétie : sa feuille évoque le second, tandis que la couleur de ses baies et son arôme puissant rappellent le premier, et les spécialistes y ont longtemps vu un croisement naturel entre les deux. Il mûrit tôt, vers la mi-septembre en Kakhétie, accumule sans peine jusqu’à 26 % de sucre et supporte bien le gel comme la sécheresse. Son talon d’Achille, c’est l’oïdium, qui explique en partie sa discrétion historique.

Dans les vignes, les rangs sont espacés de 1,0 à 2,5 mètres et les ceps de 0,8 à 1,5 mètre, avec un tronc haut de 70 à 90 cm. La taille peut être unilatérale ou géorgienne bilatérale, en cordon simple ou double, voire libre. À la vendange, les raisins doivent être bien mûrs, avec au moins 19 % de sucre pour le blanc et 20 % pour l’ambré, et pour ce dernier les rafles doivent l’être aussi. Le rendement plafonne à 8 tonnes par hectare, avec un maximum de 650 litres de vin par tonne, soit 5200 litres par hectare. Le transport se fait uniquement en caisses de bois ou de plastique, chargées dans des bennes en inox, les sacs en polyéthylène étant proscrits.

Côté commercialisation, le vin ne peut être proposé que dans des contenants de 5 litres maximum. Sur l’étiquette, le nom de l’appellation figure en caractères latins (KISI MAGRAANI) et en cyrillique (КИСИ МАГРААНИ), accompagné de la mention « Protected Designation of Origin » ou « PDO ». Le respect du cahier des charges est contrôlé par l’Agence nationale du vin, depuis le cadastre viticole jusqu’aux commissions de dégustation.

Couleur et arômes du vin Magraani

Le Kisi Magraani se décline en deux styles, tous deux issus de raisins de Kisi vendangés exclusivement dans la microzone : un blanc sec et un ambré sec.

Le vin blanc sec est vinifié à l’européenne : les raisins sont pressés et le jus, après sédimentation, fermente à 20 °C au maximum, avec une macération possible avant la fermentation ou à son début. Il peut être mis en bouteille sans élevage, ou passer au moins 6 mois en fût de bois. Dans le verre, la robe va de la paille claire à l’or pâle. Le vin se montre délicat, tendre et harmonieux, avec un arôme qui trahit le lieu : fleurs de prairie, fruits blancs comme la pomme, la poire ou la pêche, et agrumes. Avec l’âge, des notes d’herbe sèche et de fruits secs se développent.

Le vin ambré fait appel à la méthode ancestrale du qvevri, reconnue par l’UNESCO depuis 2013. La fermentation se déroule sur les peaux et les rafles, à 28 °C au maximum, avec un brassage énergique quatre à cinq fois par jour. Une fois la fermentation achevée, la jarre est complétée avec le même vin et le tout repose sur le marc jusqu’au 1er février de l’année suivante, avant d’être soutiré dans un autre récipient. Là encore, un élevage d’au moins 6 mois en fût de bois reste possible. Dans le verre, la couleur va de l’or à l’ambre foncé. Le goût est intensément développé, plein, velouté et harmonieux, avec une pointe d’âpreté douce et mesurée. Les fruits dominent dans le vin jeune, surtout la pomme, la poire et la pêche, puis un bouquet d’amande et d’abricot sec s’épanouit avec l’âge.

Kisi Magraani du marani Babaneuris, vin de l'AOP Magraani en Kakhétie

Pour comparer d’un coup d’œil les deux styles, voici leurs caractéristiques.

CritèreKisi Magraani blanc secKisi Magraani ambré sec
CouleurDe la paille claire à l’or pâleDe l’or à l’ambre foncé
VinificationPressurage, fermentation à 20 °C maximumQvevri sur les peaux, 28 °C maximum
Alcool acquis (minimum)11 %12 %
Alcool total (maximum)15 %15 %
Sucre (maximum)4 g/l4 g/l
Acidité totale en acide tartrique (minimum)5 g/l4 g/l
Acidité volatile en acide acétique (maximum)1,0 g/l1,2 g/l
Anhydride sulfureux total (maximum)200 mg/l150 mg/l
Extrait sec non réducteur (minimum)16 g/l22 g/l
Sucre des raisins à la vendange (minimum)19 %20 %

Accords mets et vins

Le blanc sec aime les tables fraîches et légères. Servi autour de 10 à 12 °C, il accompagne à merveille une volaille ou un poisson grillé, des salades géorgiennes, des pkhalis (ces petites préparations de légumes hachés aux noix) et des légumes légers. Il s’entend aussi avec les fromages frais, les entrées délicates, les ragoûts de fruits de mer et les plats relevés d’agrumes.

L’ambré, plus ample, réclame des plats de caractère. Je l’imagine volontiers avec un satsivi (poulet froid en sauce aux noix), des aubergines aux noix ou un fromage de Kakhétie bien affiné, dont les notes de noix répondent à celles d’amande et d’abricot sec du vin. Servez-le autour de 14 °C, pas plus frais, pour laisser sa matière s’exprimer.

Où trouver du Kisi Magraani ?

À ma connaissance, deux maisons revendiquent aujourd’hui l’appellation : le marani Babaneuris et Danieli. D’autres, comme Badagoni ou Vineria Kakheti, cultivent déjà du Kisi à Magraani, mais sans forcément le mentionner sur l’étiquette. L’AOP étant encore récente, elle n’apparaît d’ailleurs pas toujours sur les bouteilles : cherchez plutôt les mentions « Magraani » ou « Maghraani », deux graphies courantes, voire le nom du cépage local, « Maghranuli ».

Avez-vous déjà goûté les vins géorgiens et notamment cette AOP ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.

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