Sakmiela

Écrit par Sébastien

Un nom qui fleure l’encens et les églises de village : le Sakmiela (en géorgien : საკმიელა) intrigue dès la première syllabe. Ce cépage blanc, jadis répandu dans les villages de piémont de la Gourie, ne survit plus aujourd’hui que dans une poignée de communes comme Vaziani, Burnati, Erketi, Shemokmedi ou Likhauri. Précoce, très juteux, au parfum exotique et épicé, il occupe pourtant une place à part dans le vignoble géorgien. Les informations à son sujet sont rares, tout comme les vignerons qui le travaillent. J’ai donc rassemblé ici tout ce que j’ai pu trouver, de la fiche botanique jusqu’à ma propre dégustation.

Temps de lecture estimé : 7 minutes

Origine et histoire du Sakmiela

Pour comprendre le Sakmiela, il faut d’abord regarder la carte. La Gourie, petite région de l’ouest de la Géorgie ouverte sur la mer Noire, jouit d’un climat subtropical humide, avec des étés chauds et pluvieux, des hivers doux et une nature luxuriante de forêts de charmes et de hêtres. La vigne y a toujours tenu une place majeure : on a recensé plus de 90 variétés de raisin dans l’ensemble Gourie-Adjarie. Parmi elles, le Sakmiela est un cépage blanc considéré comme originaire de Gourie. Son nom renvoie à l’encens (sakmeveli en géorgien), sans doute en écho à son parfum.

Avant la fin du XIXe siècle, il poussait en hautains, ces vignes conduites très haut, dans les villages de piémont de l’est comme de l’ouest de la Gourie. Puis sont arrivés l’oïdium, le mildiou et enfin le phylloxéra. Le vignoble géorgien est passé d’environ 76 700 hectares en 1895 à 30 000 en 1930, et la Gourie, qui comptait encore 6 820 hectares de vignes en 1880, n’a pas été épargnée. Les variétés plus robustes ont ensuite pris le dessus, à commencer par l’Isabela et le Tsolikouri : d’après les statistiques de 1953, ce dernier occupait environ 93 % des vignes de Gourie, tandis que le Sakmiela se perdait dans la catégorie des « autres variétés ».

Au milieu du XXe siècle, il ne subsistait plus qu’en hautains dans cinq villages : Vaziani, Burnati, Erketi, Shemokmedi et Likhauri, où l’on mangeait surtout son raisin plutôt que d’en faire du vin. On le trouve aujourd’hui en vignes basses à Shemokmedi, village dominé par un monastère du XVe siècle fondé par les princes Gurieli, et il y donne un vin blanc sec de table. Un cépage portant le même nom aurait aussi existé jadis en Karthlie, en Imérétie et en Racha, mais il avait déjà disparu de ces régions au milieu du XXe siècle.

Description botanique du Sakmiela

Le Sakmiela est un cépage blanc de l’espèce Vitis vinifera, à fleurs hermaphrodites, qui passe pour précoce au regard des autres blancs de Gourie. Précoce reste tout relatif : sous le climat humide de la région, il n’atteint sa pleine maturité qu’à partir de la seconde quinzaine d’octobre, au terme d’un cycle végétatif de 185 à 190 jours. Il apprécie les nuits fraîches, qui l’aident à conserver son acidité.

La feuille, de taille moyenne, est arrondie ou légèrement ovale et découpée en trois lobes. Son limbe est bullé, c’est-à-dire légèrement cloqué, et sa face inférieure se couvre d’un duvet dense.

Sakmiela, cépage blanc rare de Gourie

Les grappes sont cylindro-coniques, parfois de forme irrégulière, avec une ramification qui part du coude du pédoncule. De compacité moyenne, rarement lâches, elles pèsent de 166 à 210 g. Les baies, rondes et à la peau d’épaisseur moyenne, sont d’un vert clair qui vire à l’ambre rougeâtre du côté exposé au soleil. La chair, juteuse et de consistance moyenne, offre un goût agréable.

La vigne affiche une vigueur supérieure à la moyenne pour un rendement moyen. Son talon d’Achille : une sensibilité marquée aux maladies fongiques, et tout particulièrement à l’oïdium. Sous les pluies de Gourie, un vignoble bien aéré et une vigilance de tous les instants ne sont donc pas un luxe.

À la vendange, les jus affichent de 19,0 à 20,7 % de sucres, pour une acidité totale de 7,3 à 9,8 g/l et un pH d’environ 3,49. Autrement dit, des vins qui peuvent atteindre 11 à 12 % vol. tout en gardant de la fraîcheur. Les spécialistes jugent ce cépage prometteur pour les zones de piémont de l’est et de l’ouest de la Gourie.

Synonymes : Sakmevela, Sakmela, Sakmelai

Couleurs et arômes de ce cépage

Le nez du Sakmiela est vif et fruité. En bouche, ce raisin gorgé de jus et de sucre donne, selon les années et les conditions de culture, des vins tantôt minces et serrés, tantôt charnus et frais, avec une vraie profondeur juteuse. Aromatique et miellé, il se démarque des autres blancs géorgiens par une dominante épicée, volontiers musquée et poivrée. Parmi les cépages en pleine résurrection, c’est l’un de ceux qui offrent le plus de profondeur, et il garde encore bien des secrets.

Deux styles se dessinent aujourd’hui : le blanc sec de table, vinifié à l’européenne, et le vin ambré de qvevri, macéré sur ses peaux, qui lui prête des notes de thé, de fruits secs et de noix.

Producteurs de Sakmiela : une production très rare

À l’heure actuelle, je ne connais que quatre producteurs de Sakmiela, et autant dire que les bouteilles se comptent sur les doigts d’une main.

Depuis une vingtaine d’années, Teimuraz Sharashidze collectionne et cultive les cépages locaux de Gourie. Aux côtés de variétés relativement répandues comme le Chkhaveri, le Tsolikouri, le Tsitska, le Dzelshavi et l’Aladasturi, il cultive des raretés telles que le Jani, le Skhilatubani, le Sakmiela, l’Orona, le Tsitlani, l’Atinouri et le Mtevandidi. Il dirige également un hôtel familial et travaille dans le secteur de l’hôtellerie.

Sakmiela de Teimuraz Sharashidze, vigneron de Gourie

J’ai eu la chance de goûter ce cépage lors d’une dégustation privée au « Dadi wine bar », et il m’a littéralement conquis. Le bouquet de fleurs, légèrement sucré, se déploie avec élégance. En bouche, des notes d’anis réapparaissent discrètement, avec une pointe de noisette. Un vin que j’ai trouvé passionnant.

Le deuxième nom à retenir est celui de Dato’s Wine, l’affaire des frères Davit (Dato) et Tariel Kobidze, qui travaillent dans leur cave familiale du village d’Erketi, dans les montagnes de Gourie. En 2015, Dato a planté un vignoble expérimental d’une quinzaine de cépages gouriens presque disparus, dont le Sakmiela. Il en tire notamment une cuvée en assemblage 50/50 avec le Tetri Kamuri, fermentée sur peaux en qvevri pendant un mois, puis élevée six mois dans une jarre propre. Le résultat est un vin ambré d’environ 12 % vol.

La maison Dolidze, dans la zone d’Ozourgetie, a elle aussi sorti un Sakmiela, millésime 2024, issu de vignes qui n’en étaient qu’à leur deuxième récolte. D’après mes informations, le Marani de Guram Tkesheliadze en produit également.

Mon conseil de voyageur : pour mettre la main sur une bouteille, le plus simple reste les bars à vin de Tbilissi qui défendent les vins de l’ouest du pays. Si l’aventure vous tente, poussez jusqu’en Gourie et prévenez les vignerons de votre visite : ces caves familiales n’ont rien de domaines à horaires d’ouverture, et c’est précisément ce qui fait leur charme.

Avez-vous déjà eu la chance de goûter un Sakmiela ? Racontez-moi vos impressions dans les commentaires ci-dessous.

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