Il y a en Géorgie des cépages que l’on croise à chaque repas, et d’autres qui se méritent. Le Chkapa (en géorgien : ჭყაპა) appartient sans conteste à la seconde famille. Ce cépage blanc, rattaché au groupe écologique et géographique des variétés du bassin de la mer Noire, est d’une rareté telle qu’on n’en compte que trois, voire quatre producteurs, qui n’en proposent que quelques bouteilles. Les informations à son sujet sont presque inexistantes : j’ai donc réuni ici tout ce que j’ai pu dénicher, du passé du cépage jusqu’aux cuvées d’aujourd’hui.
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Histoire du cépage Chkapa
Son nom en dit long sur son tempérament : les baies du Chkapa sont si juteuses et si fragiles qu’elles éclatent au moindre contact, et c’est cette particularité qui lui a valu son appellation.
Les synonymes ne manquent pas, signe d’un cépage ancien, longtemps transmis à l’oral : Chkartala, Chkartana, Tchkartala, Tchkartana, Chkvlapa, Tchkvlapa, Tkvlapa, Tchkapa, Ukartala, Ukartana et Chirikeni. Dans certains villages de Samachablo, on l’appelle par erreur « Shaba » et « Tetra Tchelafa ».
Certains ampélographes le rangent, aux côtés du Saperavi et du Rkatsiteli, parmi les variétés les plus anciennes du pays, proches du stade de transition entre la vigne sauvage et la vigne cultivée. Ce qui est certain, c’est qu’il est enraciné en Kartlie, où il a longtemps vécu dans l’ombre du Chinuri et du Goruli Mtsvane.
Au début des années 1950, on comptait encore quelque 270 hectares de Chkapa en Géorgie, notamment dans les villages de Samachablo. Depuis, ses plantations ont fondu jusqu’à faire de lui la rareté que l’on connaît aujourd’hui.
Autrefois, on le vinifiait rarement seul. Isolé, il passait pour donner un vin de qualité modeste, mais assemblé avec du Goruli Mtsvane, du Chinuri, du Shavkapito ou du Tavkveri, il offrait un vin léger et charmant, dans la tradition des assemblages de la région de Gori. On lui promettait aussi un bel avenir pour les jus de raisin et les matières destinées au cognac, preuve de sa nature généreuse et juteuse. Les vignerons d’aujourd’hui, eux, démontrent qu’en vinification parcellaire il a bien plus à dire que ne le laissaient penser ces anciens verdicts.
Selon Giorgi Samanishvili, consultant en vin géorgien, le Chkapa se distingue par sa saveur exceptionnellement douce et son acidité équilibrée.
Pour David Chichua, Directeur de l’Institut de viticulture et d’œnologie de l’Université agricole de Géorgie, le Chkapa mérite une attention particulière en tant qu’acteur indépendant dans la région de Kartlie.
Côté vigne, il présente une forte résistance à l’oïdium et au ver de la vigne, et une résistance moyenne aux acariens. En dessous de 600 mètres d’altitude, il se montre moins intéressant, alors qu’entre 650 et 850 mètres il livre un vin de meilleure qualité, avec un bon rendement en jus. Cela n’empêche pas certains vignerons de réussir de belles cuvées plus bas, comme à Mukhrani. Cette variété était autrefois assez courante en Kartlie.
On trouve aujourd’hui ce cépage autour de Mtskhéta, de Kaspi, de Douchéti et dans la périphérie de Tbilissi, ainsi que dans quelques villages de Samachablo.
Caractéristiques botaniques du Chkapa
- Feuillage : la feuille est de taille moyenne, arrondie, parfois ovale, faiblement découpée, plus souvent entière, moins souvent trilobée, avec une pubescence en toile d’araignée moyennement dense sur la face inférieure. La surface de la feuille est lisse et le limbe est incurvé de façon irrégulière. Le sinus pétiolaire est ouvert, en forme de lyre, plus rarement en forme de lancette avec un fond pointu ou arrondi, et parfois fermé, avec une ouverture étroitement elliptique.
- Fleur, baies et grappes : la fleur est hermaphrodite. La grappe est petite, voire moyenne, cylindrique à cylindro-conique, souvent ailée, moyennement dense et rarement lâche. La baie est de taille moyenne, arrondie, jaune avec une teinte verdâtre, avec des taches feu sur la face ensoleillée. La chair est juteuse, le goût agréable, avec une légère saveur fruitée. La peau est fine et coriace, mais non rugueuse.
- Cycle de maturation : la période de végétation, depuis l’ouverture des bourgeons jusqu’à la pleine maturité, dure 151 jours. Le raisin atteint sa pleine maturité dans la seconde quinzaine de septembre.
- Vigueur et rendement : la croissance est moyenne et le rendement supérieur à la moyenne. Le Chkapa se développe bien sur tous types de sols, à condition de choisir le porte-greffe approprié. Sa résistance aux maladies fongiques est moyenne dans l’ensemble, à l’exception de l’oïdium, auquel il résiste bien. Le poids moyen d’une grappe est de 100 à 260 grammes et le rendement atteint 8 à 10 tonnes par hectare. À pleine maturité, la teneur en sucre se situe entre 17 et 22 % et l’acidité entre 6 et 8 g/L.

Côté usages, ce cépage sert aussi bien à élaborer des vins de table qu’à être croqué comme raisin de table. Les analyses génétiques lui ont d’ailleurs donné une généalogie partielle : l’un de ses parents est identifié, le Kistauruli Sagvine, tandis que l’autre reste inconnu à ce jour.
Les quelques producteurs de Chkapa
Wet Dog par Irakli Cholobargia, a.k.a. Cholo
Irakli Cholobargia est le digne représentant de ce cépage et l’un des rares à en produire chaque année.
La cuvée 2022, élaborée exclusivement à partir de Chkapa, provient des vignobles du village de Mukhrani, en Kartlie. Ces vignes de plus de 25 ans prospèrent dans un climat sec, à une altitude comprise entre 400 et 500 mètres. Les raisins, vendangés à la main fin septembre, ont donné naissance à un vin singulier grâce à une vinification traditionnelle en qvevri. Le processus comprend une courte macération sur les peaux, suivie d’un soutirage dans un second qvevri jusqu’à la mise en bouteille à la mi-mars. Le résultat est un vin équilibré, titrant 12,7 % d’alcool, avec une acidité de 5,2 g/L et un sucre résiduel de 2,55 g/L.
La production est minime : on ne le trouve que durant quelques mois après sa mise en bouteille, alors si vous en croisez une, ne la laissez pas filer.

Tedzami
Le Chkapa de Tedzami, petit domaine familial du village de Garikula, dans le district de Kaspi, a été produit en quantités limitées à titre expérimental en 2019. Un court contact avec les peaux et quinze jours de fermentation en qvevri ont donné naissance à un vin blanc tout à fait particulier, doté d’une grande personnalité. À la fois fringant et délicat, il vous laisse un souvenir merveilleux.
Ce vin est léger (12 % vol.), expressif et fruité, avec des notes d’agrumes, de poire et de melon, et des arômes de fleurs séchées.
Cuvée IO 2019 de Wine Artisans
L’IO de Wine Artisans est un assemblage de deux variétés : le Chinuri, très répandu, et le Chkapa, très rare. Bien que ce dernier ne représente que 20 % du volume, seules ses peaux ont été utilisées pendant la macération, ce qui lui donne une place tout à fait remarquable dans le vin.
IO est un vin élégant et très agréable. Il est fortement recommandé de le décanter pendant au moins une demi-heure avant de le consommer. Il affiche de fortes tonalités florales, où les fleurs jaunes dominent : on y perçoit du mimosa et de la rose jaune, avec une touche herbacée.
IO est un vin 100 % naturel : fermenté spontanément sur ses levures sauvages, non filtré et sans soufre ni autres additifs.
Wine People de Teliani Collection
La gamme Wine People 2021 de la maison Teliani a offert au jeune vigneron Giorgi Cherkezishvili l’occasion de faire connaître son Chkapa. Ce vin ambré et corsé provient de Kartlie. Fermenté en qvevri, il livre des arômes de fruits blancs séchés et de miel.
Déguster le Chkapa : profil, service et accords
Si l’on met bout à bout ces quelques cuvées, un portrait se dessine : un blanc léger à moyennement corsé, aux arômes d’agrumes, de poire, de melon, de fleurs jaunes ou séchées et de fruits blancs secs, avec un fond de miel lorsque les peaux ont longuement macéré. Sa douceur naturelle, tempérée par une acidité équilibrée, en fait un vin plus gourmand que sévère, parfait pour aborder les blancs de macération en douceur.
Mon conseil pour le servir : sortez la bouteille un bon moment avant de l’ouvrir, carafez-la si elle a macéré sur les peaux, et buvez-la fraîche sans être glacée, autour de 12 à 14 °C, afin de laisser s’exprimer les fleurs.
À table, il s’accorde volontiers avec la cuisine géorgienne : des pkhali de légumes aux noix, un sulguni grillé, un khachapuri imérétien ou une truite de rivière grillée aux herbes. Comme il n’existe que quelques bouteilles par millésime, le plus simple est de le demander dans les bars à vin naturel de Tbilissi, ou de pousser la porte des vignerons de Kartlie. Et pour explorer d’autres cépages rares en bonne compagnie, ma dégustation de vins géorgiens à Tbilissi est là pour ça. Wet Dog, Tedzami, Wine Artisans (en assemblage avec le Chinuri) et Teliani Collection, chacun avec quelques bouteilles par cuvée.
Avez-vous déjà goûté les vins géorgiens, et notamment ce cépage ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.


Bon à savoir mais pas facile à trouver