Aleksandrouli

Écrit par Sébastien

Dans les vallées encaissées de Racha, au nord-ouest de la Géorgie, une petite baie bleu sombre mûrit bien après toutes les autres, quand les premières brumes d’automne gagnent déjà les terrasses. Cette baie, c’est l’Aleksandrouli ou Alexandrouli (en géorgien : ალექსანდროული), un cépage rouge indigène de Racha-Lechkhumi, cultivé depuis des siècles sur ces pentes de montagne. Longtemps pris pour une simple copie du Mujuretuli, il est aujourd’hui reconnu comme une variété à part entière, étroitement apparentée à son voisin, avec lequel il forme le duo du célèbre Khvanchkara.

Temps de lecture estimé : 8 minutes

Histoire de ce cépage

Personne ne sait dire avec précision où et quand l’Aleksandrouli est apparu, mais tout indique un berceau situé dans les montagnes de Racha. Dans l’Antiquité, ce raisin aurait porté le nom de Kabiston. Il a ensuite été rebaptisé Aleksandrouli, très probablement en hommage au prince Alexandre Batonishvili (1770-1844), fils du roi Erekle II, poète et figure marquante de la Géorgie de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, réputé pour avoir élaboré des vins semi-doux à partir de ce raisin.

Au XIXe siècle, la famille Kipiani produisait déjà des vins naturellement doux à partir d’Aleksandrouli, assemblé à d’autres variétés et cultivé à Khvanchkara ainsi que dans les villages voisins. Cette tradition familiale a ouvert la voie au vin qui allait devenir une légende : les toutes premières bouteilles de Khvanchkara datent de 1907.

Aujourd’hui, l’Aleksandrouli reste avant tout l’affaire de Racha-Lechkhumi, même si l’on en trouve aussi, en quantités plus modestes, dans d’autres régions viticoles de Géorgie, comme l’Iméréthie et la Kakhétie.

Caractéristiques du cépage

Fin et à la peau délicate, l’Aleksandrouli est un cépage de montagne par excellence. Il s’épanouit sur des terrasses situées entre 450 et 800 mètres d’altitude, sur des sols légers et bien drainés (alluvions, calcaires, limons sableux). Grâce aux nuits fraîches de Racha, il conserve une belle acidité naturelle malgré l’ensoleillement généreux des pentes.

Comme beaucoup d’autres cépages géorgiens, il entre en production assez tôt : les premiers raisins apparaissent la deuxième ou la troisième année après la plantation, et la récolte complète arrive à la quatrième ou cinquième année. Naturellement peu productif, résistant au gel, comme il se doit pour une variété de montagne, il offre en contrepartie une grande qualité et une vraie polyvalence, capable de donner aussi bien des vins de table que des vins naturellement moelleux.

Côté vignoble, le débourrement a lieu dans les trois premières semaines d’avril. La maturité, elle, est tardive : la vendange se déroule généralement entre la mi-octobre et la fin du mois, selon l’altitude et le style de vin recherché. Le jus affiche alors entre 22 et 27 % de sucre et une acidité totale de 5 à 7 g/l. À Racha, les raisins atteignent facilement 27 % de sucre, contre 26 % en Iméréthie et 24 % en Kakhétie. En retardant la vendange, ces niveaux grimpent d’eux-mêmes jusqu’à 30 % à Racha et 28 % en Kakhétie, ce qui explique en partie sa vocation historique pour les vins doux.

Grappe de raisin Aleksandrouli en Géorgie

Les grappes sont coniques, de taille moyenne à grande, généralement sans épaulement et de densité moyenne. La baie est ronde, de petite à moyenne taille, d’un bleu profond.

Les styles de vin d’Aleksandrouli

Ce qui rend l’Aleksandrouli si attachant, c’est sa capacité à se réinventer selon la main qui le vinifie. Sa version la plus emblématique est le rouge naturellement semi-doux, issu de l’assemblage avec le Mujuretuli : c’est la signature du Khvanchkara, avec sa texture veloutée et sa douceur toujours contenue par la fraîcheur.

Depuis quelques années, de petits producteurs le travaillent aussi en rouge sec, pour des vins élégants, fruités, frais et d’une structure délicate. Plus rares, certains rosés séduisent par leur couleur vive et leur côté parfumé, tandis que les versions élevées en qvevri révèlent un caractère plus terrien et texturé, qui met en avant la minéralité et de subtiles notes d’épices. Quelle que soit la cuvée, vous êtes loin des rouges plus tanniques de l’est du pays : ici, on joue la finesse et le parfum.

Guide des vins géorgiens de Bagratrip

Couleur et arômes de l’Aleksandrouli

Les raisins Aleksandrouli donnent des vins rouges secs, demi-secs et moelleux portant le nom du cépage. Si vous cherchez une alternative plus légère et plus florale au puissant Saperavi, c’est une excellente piste.

En version sèche et mono-cépage, la tendance actuelle, l’Aleksandrouli offre une belle robe rubis et un corps moyen, tout en harmonie. Au nez, la framboise, la cerise et la fraise des bois dialoguent avec la violette, la rose séchée et de légères touches d’épices, auxquelles s’ajoutent parfois des notes de cassis, de mûre et de réglisse. En bouche, les tanins sont souples, l’acidité vive, la texture juteuse, et la finale, souvent veloutée, s’étire sur le fruit rouge. Son côté charnu et sa structure suggèrent d’ailleurs un réel potentiel d’évolution en bouteille.

Les versions semi-douces, elles, jouent sur une douceur tendre que la fraîcheur garde en équilibre, avec des baies mûres, une pointe de cacao et des touches florales. Le Khvanchkara se reconnaît à sa couleur pourpre foncée, à son goût harmonieux, à sa douceur raffinée et à ses tons fruités qui prolongent l’arôme variétal.

Accords mets et Aleksandrouli

La polyvalence de l’Aleksandrouli en fait un compagnon de table particulièrement souple, de l’apéritif au dessert. La version sèche, avec ses tanins doux et son acidité tonique, s’accorde à merveille avec la cuisine géorgienne : brochettes de mtsvadi, kupati, haricots rouges du lobio, aubergines à la pâte de noix ou khachapuri à l’imérétienne. Elle fait aussi bonne figure avec les viandes rouges, les plats méditerranéens, les fromages (le sulguni en tête) et les salades composées.

Pour les versions semi-douces, laissez parler la gourmandise : chocolat noir, pâtisseries aux fruits rouges, fromages persillés, ou simplement quelques fruits frais. Mon petit conseil : servez les secs autour de 14 à 16 °C et les semi-doux un peu plus frais, vers 12 à 14 °C, pour que la fraîcheur du fruit reste au premier plan.

Bouteille de vin Aleksandrouli

Khvanchkara, l’AOP phare de l’Aleksandrouli

L’une des appellations les plus célèbres de Géorgie repose sur l’Aleksandrouli. Le Khvanchkara se déploie sur la rive droite de la rivière Rioni, dans le microdistrict de Tola-Khvanchkara, où l’Aleksandrouli est assemblé au Mujuretuli pour donner l’un des meilleurs vins moelleux naturels du pays. Produit pour la première fois en 1907, il a connu une popularité considérable dans l’ancienne URSS. Staline en avait fait son vin préféré et, lors de la conférence de Yalta, en février 1945, il l’a fait servir au président américain Franklin D. Roosevelt (1882-1945) et au Premier ministre britannique Winston Churchill (1874-1965).

Cette gloire a eu un revers : à l’époque soviétique, la demande dépassait largement la production réelle et les imitations n’étaient pas rares. Raison de plus, aujourd’hui, pour privilégier les vignerons de Racha qui travaillent sérieusement leurs raisins et leur terroir.

Goûter l’Aleksandrouli à Racha

Si l’envie vous prend de découvrir ce cépage là où il est né, mettez le cap sur Racha, l’un des recoins les plus verdoyants et les plus secrets de la Géorgie. Ambrolauri, la capitale régionale, fait une base idéale pour rayonner vers les villages de Khvanchkara et de Tola, où de nombreuses familles ouvrent encore leur cave aux voyageurs. Je vous conseille de venir en octobre, quand les vendanges tardives donnent aux collines des couleurs de cuivre, et de demander à goûter côte à côte la version sèche et la version semi-douce : l’écart entre les deux est l’une des plus belles leçons de vin que la Géorgie puisse offrir. C’est précisément le genre d’étape que j’aime glisser dans un voyage sur mesure.

Avez-vous déjà goûté les vins géorgiens et notamment ce cépage ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.

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Commentaires

  1. Bonjour Sébastien,

    Merci pour les Informations du vin « Aleksandrpuli » le cépage typiqe du რაჯა-ლეჩხუმი. Avec mes amis en Basse Svanetie j’ai bu le verre d’amitié, le vin des résines de son jardin. Mais je ne pense pas que beaucoup de bouteilles de vin du Svanetie sont exportés dans d’autres régions.

    Ton texte sera lisibles et les clients des encaveurs en Ratja-Letchkhumi trouveront facilement la bonne route

    • En effet, les vins de Racha-Lechkhumi ne sont pas beaucoup exportés. Les moelleux sont encore trop exotiques pour les européens ce qui est pour moi bizarre (j’adore ce type de vin). Cela viendra avec le temps et les prix exploseront.

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