Usakhelauri

Écrit par Sébastien

Une seule journée de marche suffit pour parcourir tout le berceau de l’Usakhelauri (en géorgien : უსახელაური). Il tient dans une gorge étroite de Lechkhumi, autour des villages d’Okureshi et de Zubi, enserrée entre le mont Khvamli, d’où le cépage serait originaire, et le massif de l’Askhi. L’air, le sol et les hommes y ont une alchimie si particulière que cette vigne donne ici ce qu’elle ne donne nulle part ailleurs. Voilà un rouge géorgien naturellement semi-doux, floral et rarissime, que je vous propose de découvrir ensemble.

Temps de lecture estimé : 10 minutes

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Histoire de ce cépage mythique

Usakhelauri

L’Usakhelauri, littéralement « le raisin sans nom », est un cépage endémique de l’ouest de la Géorgie. Selon l’historien Ivane Javakhishvili, qui l’évoquait au début du XXe siècle, ce nom viendrait d’un village éponyme situé sur la rive droite de la rivière Lakanuri, dans la région de Lechkhumi. Les vignerons du cru en racontent une autre version, plus poétique : ce raisin était si singulier qu’on n’a jamais pu le comparer à un autre, ni lui donner le nom d’un autre. Selon la translittération, vous le croiserez aussi écrit Usakhelouri, ou sous le nom d’Okureshuli, en référence à Okureshi, l’un des petits villages de la région. Ses plantations historiques se concentrent autour d’Okureshi, de Zubi et d’Isunderi, non loin du Rioni.

Quelques traits de la vigne, comme ses baies très petites, sa taille irrégulière et sa maturation inégale, ont conduit certains spécialistes à lui supposer une parenté botanique et génétique avec les vignes sauvages locales. Longtemps cantonné à Lechkhumi, le cépage a récemment gagné quelques parcelles en Kakhétie. Or, vu la rareté et le prix du produit, de plus en plus de producteurs sont tentés d’en planter ailleurs. C’est pour préserver son authenticité que le gouvernement a instauré en 2022 l’Appellation d’Origine Protégée (AOP) Okureshis Usakhelouri. Mon conseil de voyageur : à l’avenir, regardez toujours l’appellation sur la bouteille.

Au fil du XXe siècle, l’Usakhelauri s’est fait un nom bien au-delà des frontières géorgiennes. Pendant des années, on l’a tenu pour le meilleur vin de l’Union soviétique. La légende veut même que Truman et Churchill en aient goûté lors de la conférence de Potsdam, en 1945, mais je vous laisse juger de la part de vérité dans cette belle histoire. Offert comme présent d’exception aux délégations officielles et aux invités de marque, il a connu un immense prestige jusqu’à la fin des années 1970. Puis, dans les années 1980, il a été jugé peu rentable et sa production a été abandonnée. Avec la « Perestroïka », il a peu à peu sombré dans l’oubli.

Au tournant des années 2000, presque plus personne ne croyait en l’Usakhelauri. Ce cépage exige un travail titanesque et ne livre ses premières vraies récoltes qu’au bout de six à sept ans. Pourtant, quelques vignerons géorgiens ont refusé de l’abandonner et ont continué à le cultiver sur les terres de leurs ancêtres. Il leur fallait parfois labourer le sol en profondeur, jusqu’à 60 centimètres, pour que les racines s’ancrent solidement et que cette vigne unique traverse les décennies.

Pourquoi l’Usakhelauri est-il l’un des vins géorgiens les plus prestigieux ?

Fin octobre, les vignobles d’Okureshi virent à l’écarlate. C’est le signe que l’Usakhelauri a atteint son plein arôme, sa couleur, son acidité et sa douceur, prêt à devenir l’un des vins les plus précieux de Géorgie. Comme les raisins sont vendangés très tard, ils rencontrent fréquemment les premiers froids de novembre, qui ralentissent puis stoppent la fermentation avant que tout le sucre ne soit transformé. Il reste alors du sucre résiduel : voilà d’où naît ce goût doux si particulier, sans aucun ajout de sucre ni mutage.

Mener ce vin étrange jusqu’au bout n’a jamais rien d’une promenade. Les premières récoltes arrivent six à sept ans après la plantation, contre trois à quatre ans pour un cépage classique, et d’ici là il faut travailler dur. En Géorgie, on dit qu’un vigneron doit s’agenouiller sept fois par an près de chaque pied de vigne ; pour l’Usakhelauri, c’est au moins douze fois. Les ceps s’accrochent à des pentes situées entre 400 et 700 mètres d’altitude, où aucune machine ne peut passer : tout se fait à la main. La plante est fragile, elle réclame des soins constants, et une seule erreur peut ruiner toute la récolte. Elle ne donne qu’un kilo de raisin par pied, mais elle met toute sa force à rendre ce kilo exceptionnel.

Guide des vins de Géorgie, 3e édition

Caractéristiques botaniques du cépage

L’Usakhelauri donne ses plus beaux résultats sur les coteaux de Racha-Lechkhumi, aux sols pierreux et bien drainés, souvent limoneux et calcaires. Un fort ensoleillement et un grand écart entre la chaleur du jour et la fraîcheur de la nuit favorisent une maturation lente et régulière. Les feuilles présentent typiquement trois lobes bien distincts. Les grappes, de taille moyenne et denses, sont plus cylindriques que coniques, parfois ailées. Les baies sont petites, rondes et d’un noir bleuté, recouvertes d’une pruine qui leur donne une teinte violette. Leur peau fine se détache facilement de la chair : elle concentre arômes et sucres tout en préservant l’acidité, mais elle rend aussi le raisin très sensible aux maladies fongiques.

Le cépage débourre tôt (dans les dix premiers jours d’avril à Racha-Lechkhumi) et mûrit tard, entre la fin septembre et octobre selon les millésimes. Bien exposé, il accumule sans peine des sucres élevés tout en gardant une forte acidité.

Les différents styles d’Usakhelauri

Contrairement à ce que l’on croit parfois, l’Usakhelauri n’est ni muté ni sucré après coup : sa douceur vient uniquement d’une fermentation naturelle qui s’interrompt avant que le vin ne soit complètement sec. Le style classique, celui qui a fait la légende du cépage, est donc un rouge naturellement semi-doux, au sucre résiduel mesuré et au degré d’alcool modéré, généralement autour de 10 à 12 %.

À côté de cette expression de référence, quelques vignerons proposent en quantités minuscules des versions sèches, florales et raffinées, aux tanins fins et aux fruits rouges lumineux. Plus confidentielles encore, des cuvées expérimentales de rosé ou de vendange tardive voient le jour, de même qu’un petit courant de semi-doux élevés en qvevri, qui marient le fruit de montagne à la tradition de la jarre en argile. Les amateurs de la région connaissent aussi le Khvanchkara, l’autre grand rouge semi-doux de Racha-Lechkhumi, assemblé à partir d’Aleksandrouli et de Mujuretuli. L’Usakhelauri, lui, se vinifie en cépage unique et joue davantage sur la finesse que sur la puissance.

Couleur & Arômes du vin Usakhelauri

L’Usakhelauri affiche une robe cramoisie, sombre et intense, aux légers reflets bleutés. Le nez dévoile un bouquet complexe de violette, de pétales de rose, de cerise noire, de framboise, de fraise des bois, de pruneau et de baies sauvages, avec parfois une pointe de cannelle et de clou de girofle. En bouche, c’est un vin de finesse plus que de puissance : souple, de corps moyen, à la texture veloutée et aux tanins soyeux, avec une acidité vive qui équilibre le sucre résiduel. La finale, longue, florale et sur la cerise rouge, laisse une impression d’élégance qui n’a rien de lourd ni d’écœurant.

Élaboré en qvevri, l’Usakhelauri change de visage : le nez devient vibrant et coloré, entre lilas, violette, menthe et poivre. La bouche, poivrée elle aussi, gagne une acidité très élevée, des tanins légers et parfois une note sauvage.

Côté surfaces, les chiffres les plus souvent cités datent de 2004 : 57 hectares plantés, dont 49 dans le district de Gurjaani, en Kakhétie, contre seulement 8 dans celui de Tsageri, à Racha-Lechkhumi. Aujourd’hui encore, la surface mondiale reste inférieure à 100 hectares, et toutes les exploitations sont familiales. Voilà qui explique la rareté des bouteilles et leur prix.

Bouteille d’Usakhelauri du vigneron Managadze
Notée 4,5 sur Vivino, cette bouteille vaut quand même 59 € en Géorgie.

Accords mets et Usakhelauri

Le semi-doux d’Usakhelauri aime les accompagnements qui jouent la gourmandise sans l’écraser. L’accord le plus évident reste la Churchkhela, ce chapelet de noix enrobé de jus de raisin épaissi, dont la douceur noisetée répond à celle du vin. Le gâteau au chocolat noir, les desserts aux fruits rouges ou aux cerises et les fromages fumés, comme le sulguni, s’y marient à merveille. Pour une alliance plus audacieuse, essayez-le avec un fromage bleu ou un canard aux cerises : la fraîcheur du vin sait tenir tête aux saveurs puissantes. Servez-le légèrement frais, entre 14 et 16 °C, dans un grand verre à pied qui laissera ses notes florales s’épanouir.

Sur les traces de l’Usakhelauri à Lechkhumi

Pour comprendre ce vin, rien ne vaut un détour par son berceau. Lechkhumi, c’est cette Géorgie occidentale de gorges, de forêts et de villages de montagne que les itinéraires classiques oublient volontiers, loin de la Kakhétie et de ses caves bien rodées. Depuis Koutaïssi, la route grimpe vers Tsageri, le chef-lieu de la région, avant de gagner Okureshi, dans l’ombre du mont Khvamli, où la tradition locale veut que des trésors aient été mis à l’abri en temps de guerre.

Si vous le pouvez, venez à la fin d’octobre, quand les vignes rougissent et que les vendanges battent leur plein : c’est là qu’on saisit pourquoi ce raisin ne se laisse pas apprivoiser. Mon conseil : gardez de la souplesse dans votre programme, car les routes de montagne et les caves familiales ne se visitent jamais à la minute, et privilégiez un hébergement chez l’habitant pour partager la table des vignerons.

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