Autrefois, en Gourie, on laissait grimper le Kamuri Tetri tout autour du marani, autant pour l’ombre de ses grands pampres que pour ses grappes aux reflets ambrés, qui se gardaient jusqu’au cœur de l’hiver. Ce cépage blanc aborigène de l’ouest de la Géorgie garnissait balcons et terrasses avant que les maladies fongiques et le phylloxéra ne lui portent un coup presque fatal. Il ne survit aujourd’hui qu’à travers quelques ceps, aux côtés de son pendant à baies noires, le Kamuri Shavi, originaire lui aussi de Gourie.
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Histoire du cépage Kamuri Tetri & Shavi
Les écrits sur l’origine et l’évolution du Kamuri Tetri sont quasi inexistants. On n’en trouve que de brèves descriptions dans des textes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Sur cette base, l’historien Ivane Javakhishvili y a reconnu une vigne indigène de Gourie et d’Imérétie. Les spécialistes le rattachent d’ailleurs à la grande famille des vignes de Colchide, ce qui confirme son ancrage dans l’ouest du pays. Selon les villages, on l’appelle aussi Tetri Kamura ou simplement Kamura.
Les ceps les plus anciens ne se trouvent que dans la partie supérieure de la Gourie, ce qui plaide pour une origine locale. On en rencontre aussi quelques-uns en Basse-Imérétie.
Vigoureux et grimpant, le Kamuri a longtemps joué le rôle de pergola vivante. Les Gouriens le plantaient autour de leur marani, la cave à vin ouverte typique de la région, pour conserver fraîcheur et ombre, mais aussi pour le plaisir des yeux. Dans quelques villages, dont Sajevakho, Burnati et Fartskhma, on en tirait également un vin au degré d’alcool normal, à l’acidité plutôt douce et au corps assez généreux.
Puis sont arrivés les maladies fongiques et le phylloxéra. Très sensible au mildiou comme à l’oïdium, et vraisemblablement vulnérable au phylloxéra, le Kamuri Tetri a presque disparu de ses terres d’origine, où l’humidité de la Gourie favorise justement les champignons.

Les derniers ceps se cachent aujourd’hui dans les villages de Dablatsikhe, Sakvavistke, Fartskhma, Burnati, Kokhnari et Sachamiaseri, en Gourie. En Basse-Imérétie, quelques pieds subsistent dans le district de Samtredia, à Toleb-Sajevakho et dans les villages voisins. En 1953, on recensait 16,66 hectares dans l’ouest de la Géorgie, dont environ 12 hectares en Imérétie et un peu plus de 5 hectares en Gourie. Quelques pieds sont par ailleurs conservés dans les vignes de collection des instituts de recherche du pays. Aujourd’hui, ce cépage est très rare et on compte les producteurs sur les doigts d’une main.
Le Kamuri Shavi est plus rare encore, et les informations à son sujet restent maigres. Attention à une confusion fréquente : dans certains villages, on appelle l’Aladasturi « Shavi Kamuri », alors que le véritable Kamuri Shavi est un cépage à part entière, avec son propre goût et ses propres caractères botaniques.
Caractéristiques du Kamuri Tetri
- Vigueur et conduite : vigne très vigoureuse et grimpante. Sans soin, ses sarments atteignent déjà 2 à 2,5 mètres ; bien entretenus, ils dépassent 4 mètres. Elle se prête volontiers aux formes hautes, comme les hautains et les treilles autour du marani, mais des formes plus basses facilitent l’entretien et les vendanges.
- Feuillage et fleur : une feuille adulte est de taille moyenne à grande (17,8 à 22,3 cm de long), arrondie, généralement trilobée. Sa face inférieure est recouverte d’un épais duvet feutré. La fleur est bisexuée, avec 250 à 630 fleurs par inflorescence.
- Baies et grappes : les grappes sont de taille moyenne (13 à 21 cm de long), cylindro-coniques, parfois ramifiées et fines, avec 70 à 80 baies. Les baies, plus grosses que la moyenne (environ 17 mm sur 14 mm), sont oblongues-ovales, verdâtres et ambrées du côté du soleil. Leur peau est épaisse, modérément recouverte de pruine cireuse. La chair est dense, avec un goût sucré très agréable, et chaque baie renferme un à quatre pépins, le plus souvent deux.
- Cycle de maturation : le débourrement intervient autour du 8 à 10 avril, la floraison début juin, et la pleine maturité seulement vers la fin octobre, soit 197 à 201 jours après le débourrement. C’est donc un cépage tardif, dont les feuilles tombent de fin novembre à début décembre. À maturité, le raisin atteint 19 à 20 % de sucre pour une acidité d’environ 8 g/l.
- Rendement : une grappe pèse en moyenne 165 g, et jusqu’à 230 à 250 g pour les plus grosses. Le rendement moyen tourne autour de 5,5 à 7,5 tonnes par hectare. En conditions favorables, un cep en hautain donne 30 à 40 kg de raisin, contre 70 à 80 kg et plus avant l’arrivée des maladies fongiques et du phylloxéra.
- Sensibilité : très sensible au mildiou et à l’oïdium, surtout dans les parcelles humides et peu ensoleillées, et vraisemblablement vulnérable au phylloxéra. D’où l’intérêt de le greffer sur porte-greffe résistant plutôt que de le planter franc de pied.
- Sol et exposition : peu exigeant, il s’adapte aux sols podzoliques pauvres comme aux sols argileux et alluviaux, en plaine comme en coteau. Il donne ses plus beaux raisins sur des pentes exposées au sud ou au sud-est, où la pression des maladies diminue. Le gel n’est pas un souci en Gourie.
- Usage : raisin de table réputé, à la belle présentation et à la bonne tenue au transport. Laissées sur la vigne, les grappes se gardent jusqu’à fin décembre et, une fois cueillies, jusqu’au début du printemps.
Caractéristiques du Kamuri Shavi

- Feuillage : une feuille adulte est de taille moyenne, de forme ronde ou ovale, à trois ou cinq lobes. La face inférieure de la feuille est poilue.
- Baies et grappes : les grappes sont de taille moyenne ou plus grande que moyenne, de forme cylindro-conique et de diamètre moyen. Les baies sont de taille moyenne voire plus grande que moyenne, de forme ovale ou oblongue, de couleur bleu foncé, à peau épaisse. La pulpe est dense, charnue et juteuse.
- Cycle de maturation : la période de végétation est de 167 jours. À pleine maturité, le raisin affiche une teneur en sucre de 21 à 24 % et une acidité de 5,0 à 6,6 g/l.
- Rendement : le poids moyen de la grappe est de 125 à 180 grammes.
Le Kamuri Tetri dans le verre
Longtemps considéré avant tout comme un raisin de table, le Kamuri Tetri n’a laissé que peu de repères sur le vin qu’il pouvait donner. Les anciens évoquent une boisson sans excès d’alcool, d’acidité relativement douce et de corps plutôt généreux, destinée à la consommation familiale.
Les vignerons d’aujourd’hui lui offrent un second souffle en qvevri, le plus souvent assemblé avec un autre cépage de l’ouest : Sakmiela, Tsitska ou Tsolikouri. Le résultat dévoile un visage plus frais que celui des vins d’autrefois, avec une acidité qui allonge la finale. Les notes de poire, de coing, de thé noir, d’amande ou de lavande reviennent souvent, parfois soulignées d’une pointe d’amertume et d’une belle minéralité. En clair, un vin d’ouest géorgien délicat, bien loin des blancs puissants et tanniques de Kakhétie.
Les quelques producteurs de Kamuri Tetri
Je précise que je n’ai jamais croisé ni goûté de vin de Kamuri Shavi. Il en existe sans doute, mais il s’agit, à ma connaissance, d’une consommation locale non embouteillée.
Pour le Kamuri Tetri, en revanche, je connais trois producteurs.
Dato’s Wine
Dato’s Wine est le nom des caves familiales de David et Tariel Kobidze. Ces vignobles familiaux, parfois âgés de 150 ans, sont situés en Gourie, dans le village d’Erketi, dans la municipalité de Chokhatauri. Le climat local, le sol fertile, les cépages et l’ancienne tradition de vinification permettent de produire des vins naturels à partir de cépages locaux uniques. En 2015, Dato a même planté une vigne expérimentale de quinze variétés gouriennes presque éteintes, dont le Kamuri et le Sakmiela.
Le Kamuri Tetri (30 %) de Dato est assemblé avec du Sakmiela (70 %). Les deux cépages fermentent ensemble pendant deux semaines en qvevri, sur les peaux. Le nez révèle des notes de poire, tandis que le palais rappelle le coing et le thé noir. Une agréable acidité offre une longue finale.
Production : 1 500 bouteilles maximum
Alcool : 12 %

Nanua Winery
Nanua Winery est une petite production de vin nature en Imérétie, du côté de Terjola. Elle travaille des cépages très rares, dont le Kamuri Tetri, qu’elle assemble avec du Tsitska (50 % / 50 %). La fermentation se fait en qvevri, avec des levures sauvages. Le moût macère un mois sur 100 % des peaux, sans rafles, puis le vin repose cinq mois en qvevri sans peaux ni rafles, avant trois mois supplémentaires en cuve inox. Il n’est pas filtré.
Arômes : cerise blanche séchée, figue séchée, herbes, minéral.
Goût : moyennement corsé, acidité rafraîchissante, tanins souples.
Production : 250 bouteilles
Alcool : 14 %

Iberieli (Zurab Topuridze)
Je sais que Zurab Topuridze produit également un assemblage à parts égales avec du Tsolikouri, mais je ne l’ai jamais goûté. Sa cave familiale, Iberieli, travaille principalement en Gourie et possède aussi des vignes en Kakhétie. Il existe en outre une cuvée de Kamuri Tetri en monocépage, plus proche du blanc que de l’orange.
Où goûter le Kamuri Tetri ?
Avec des volumes qui se comptent en centaines de bouteilles, ces vins ne se dénichent pas au hasard d’un rayon. En Europe, ils circulent surtout chez les cavistes spécialisés dans les vins nature géorgiens, où les cuvées se négocient autour de 20 à 30 €. Le plus bel endroit pour les découvrir reste pourtant la Gourie elle-même, dans ces collines boisées nichées entre les montagnes et la mer Noire.
Mon conseil : annoncez-vous à l’avance auprès des vignerons, car il s’agit de petites caves familiales qui ne fonctionnent pas comme des domaines touristiques. Profitez-en pour comparer le Kamuri Tetri avec un Sakmiela ou un Chkhaveri, vous saisirez vite ce qui distingue le style gourien de celui de l’Imérétie voisine. Et si vous préparez un voyage dans l’ouest de la Géorgie, je peux glisser ces rencontres dans un itinéraire sur mesure.
Avez-vous déjà goûté les vins géorgiens et notamment ce cépage ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.

