Jani

Écrit par Sébastien

Entre la mer Noire et les contreforts du Petit Caucase, la Gourie cache un cépage rouge que l’on a longtemps cru perdu : le Jani (en géorgien : ჯანი). Réputé pour donner les plus beaux vins de l’ouest de la Géorgie, il a frôlé l’extinction avant de renaître, pied après pied, dans quelques caves familiales. Son nom signifie « puissant », et il dit déjà beaucoup de son caractère.

Temps de lecture estimé : 12 minutes

Histoire du cépage Jani

Autrefois, le Jani était le cépage vedette de la Gourie. Avant la première moitié du XIXe siècle, on le cultivait en hautains dans les villages de montagne du centre et du haut pays gourien, mais aussi en Adjarie, notamment dans la gorge de Merisi (district de Kédi) et dans la zone de Furtio et Chao. Il n’en reste aujourd’hui que quelques racines dispersées, derniers témoins de cette culture passée. L’Imérétie voisine l’appréciait aussi : le village de Sajavakho en tirait un vin rouge célèbre dans toute la Géorgie occidentale, que l’on retrouve également associé au Skhilatubani et au Mtevandidi.

Le nom de Mari, lui, vient de Iakob Mari, un viticulteur de Dablatsikhe, dans la municipalité de Chokhatauri. Il entretenait un vaste vignoble bas de Jani et en tirait chaque année un vin d’une telle qualité qu’on l’appelait « le vin de Mari ». Dans la région, le raisin lui-même reste connu comme « le raisin de Mari », ou plus simplement « le vrai Jani ».

Cet âge d’or s’est brutalement interrompu avec l’arrivée des maladies fongiques et du phylloxéra, qui ont détruit la quasi-totalité des hautains de Jani. Il ne subsiste que quelques pieds dans les villages de montagne de Gourie et d’Adjarie, où la vigne pousse lentement, avec une productivité capricieuse qui dépend beaucoup de la météo.

En 1905 et 1906, quelques agriculteurs du district de Chokhatauri, dont Iakob Mari et l’agronome A. Khundadze à Dablatsikhe, ont tenté de reconstruire le vignoble en plantant des vignes basses greffées sur des porte-greffes américains. Un autre vignoble a vu le jour à Kalagoni en 1905, sur des pentes exposées au sud. Les aléas du XXe siècle n’ont pas favorisé la suite de l’histoire. Heureusement, certains de ces ceps centenaires existent encore et, malgré leur âge, ils affichent une croissance et une productivité plutôt bonnes.

Au début du XXIe siècle, les plantations de Jani étaient devenues rarissimes : le recensement viticole de 2004 ne signalait qu’un seul hectare. Puisque le Jani passait pour produire les meilleurs vins de l’ouest de la Géorgie, le gouvernement a lancé en 2014 une opération de sauvetage et distribué des milliers de pieds aux viticulteurs afin de ressusciter le cépage et son vin.

Aujourd’hui encore, la zone de culture reste très limitée. En cause, la concurrence de variétés plus résistantes au phylloxéra et surtout beaucoup plus généreuses, comme l’Isabelle ou le Tsolikouri, alors que le Jani donne peu.

Malheureusement, aucun document écrit n’éclaire l’origine du Jani, ni le lieu ni la manière dont il s’est développé en Colchide. L’académicien Ivane Djavakhichvili y voyait un cépage introduit aux XVIe et XVIIe siècles depuis le sud-ouest de la Géorgie, et ne le comptait donc pas parmi les variétés autochtones. Les observations de terrain ont depuis conduit à le rattacher au groupe des cépages colchiques, ce qui en fait bien une variété gourienne à part entière.

Caractéristiques botaniques du Jani

Pour commencer, il ne faut pas confondre le Jani géorgien avec le Jaen, appelé aussi Mencía, planté majoritairement en Espagne et au Portugal. Le « Jaen » espagnol a une croissance plus forte que modérée, il est très productif, avec de grandes grappes denses et de grosses baies à la peau fine et extrêmement juteuses, qui éclatent facilement en climat humide. Le Jani gourien, lui, est de vigueur moyenne, peu productif, avec des grappes petites et peu denses et des baies à la peau épaisse. Deux variétés bien distinctes, donc. On recense par ailleurs en Gourie d’autres cépages au nom voisin, comme le Jani de Nakashidze, le Jani Tsikhuri ou le Jani Askanuri, qui sont répertoriés séparément.

Jani, cépage rouge autochtone de Gourie en Géorgie

Feuilles et grappes

Au printemps, les jeunes feuilles sont d’un vert vif aux pointes rouge vif, couvertes d’un duvet blanc grisâtre, tandis que le pétiole prend une teinte violette. Une fois développées, les feuilles sont arrondies ou légèrement ovales, légèrement lobées, souvent à trois lobes, et mesurent environ 16,7 à 20,3 cm de long pour 15,5 à 20,2 cm de large. Les incisions supérieures sont faiblement ou fortement marquées, parfois en forme de lyre, et les dents du pourtour sont arrondies ou triangulaires. Le dessus de la feuille est lisse, rarement gaufré, et le dessous est couvert d’un duvet grisâtre. Les principales nervures, vert vif, tirent sur le rouge vineux à la base.

Les fleurs sont hermaphrodites et se comptent par 150 à 300 par inflorescence. Les grappes qui en résultent sont petites à moyennes : la plupart mesurent de 7 à 10 cm de long sur 6 à 7 cm de large, et les plus grandes atteignent 9 à 13 cm sur 7 à 11 cm, avec 40 à 70 baies. Une grappe moyenne pèse environ 70 g, de 52 g pour les petites à 112 g pour les plus grosses. Leur forme est cylindrique ou parfois conique-cylindrique, avec ou sans ailes, et elles peuvent être ramifiées ou irrégulières. Un détail qui plaira aux vendangeurs : à maturité, le pédoncule est lignifié jusqu’aux nœuds, si bien qu’il est difficile de détacher la grappe sans sécateur ni couteau.

Des baies à la chair ferme

Les baies sont de taille moyenne, environ 13,7 mm de long sur 12,5 mm de large, d’un bleu foncé presque noir. De forme ovale, plus larges au milieu, elles se terminent par une extrémité arrondie et symétrique. La peau est épaisse et recouverte de taches cireuses. La chair, ferme et croquante, est la véritable signature du cépage : elle se mâche presque. Elle donne peu de jus, mais très sucré et agréable, et elle n’est pas colorée, ce qui signifie que toute la couleur du vin vient de la peau. Cette fermeté a longtemps fait du Jani un cas d’école : on y voyait le premier cépage de l’ancienne Union soviétique doté d’un fruit aussi nettement consistant.

Chaque baie contient de 1 à 4 pépins, le plus souvent un seul : environ 58 % des baies n’en ont qu’un, et 27 % en ont deux. Les pépins mesurent de 6,5 à 8 mm de long et de 3 à 4 mm de large, et sont de couleur brun clair. Précision utile pour qui goûte le raisin : la chair se détache difficilement des pépins.

Un cépage tardif

Le débourrement commence début avril, vers le 6 avril dans les secteurs les plus chauds, et quelques jours plus tard dans les zones plus fraîches. La floraison débute fin mai et peut durer jusqu’à mi-juin. La véraison s’amorce à la fin du mois d’août, puis la maturité complète n’arrive que dans la dernière décade d’octobre, voire jusqu’aux premiers jours de novembre selon les microclimats. C’est donc un cépage particulièrement tardif. La chute des feuilles commence à la mi-novembre et s’achève début décembre, parfois plus tôt lorsque le mildiou s’en mêle. Au total, la végétation s’étire sur environ 233 à 238 jours.

Un rendement modeste

Jani est une variété de vigne moins productive que la moyenne. Un cep formé selon la méthode géorgienne produit environ 500 à 800 g de raisins, avec un coefficient de productivité de 1,0 à 1,2. Il y a généralement une grappe par pousse, rarement deux. Dans les anciennes parcelles de Gourie, cela représente à peine 2,4 à 3,5 tonnes par hectare. Les jeunes vignes commencent à fructifier dès la deuxième année et atteignent leur plein rendement vers la quatrième ou la cinquième. Autre handicap, le Jani a un faible rendement en jus, environ 54 à 55 % ou moins, et les pousses issues du vieux bois sont le plus souvent infructueuses. En revanche, ni la coulure ni le millerandage ne sont des problèmes pour lui.

Une vigne exigeante

Sous le climat chaud et humide de la Gourie, les maladies fongiques s’installent volontiers. Le mildiou s’attaque aux feuilles, aux pousses et aux grappes, et il faut compter cinq à six traitements à la bouillie bordelaise pour le tenir à distance. Le Jani se montre en revanche plus résistant à l’oïdium. Il réclame des sites bien ensoleillés, en hauteur, sur des sols argilo-calcaires : en terrain pauvre, la qualité baisse nettement. Les gelées hivernales, autour de -10 °C en Gourie, ne l’inquiètent guère.

Comme le Chkhaveri, c’est une vigne grimpante, dont la vigueur se concentre dans les parties hautes. Elle s’épanouit donc mieux dans des formes hautes, de 1 à 1,5 m de hauteur, ou en cordon à environ 70 cm. Côté greffage, les vieux pieds de Dablatsikhe poussent sur du Riparia x Rupestris 3309 et du Rupestris du Lot, le premier offrant une production plus régulière.

Un raisin qui se garde

Le Jani a un dernier talent, plus inattendu : il se conserve. Grâce à sa faible teneur en jus, les grappes laissées sur la vigne tiennent jusqu’en janvier ou février, et celles qui ont été cueillies se gardent jusqu’à la fin avril sans se déformer. Avant l’arrivée des maladies, les Gouriens le consommaient volontiers comme raisin de table, et il était de coutume de cueillir des grappes pour les fêtes du Nouvel An. Cette tradition rappelle que le Jani fut autant un raisin de plaisir qu’un cépage de cuve.

Le vin de Jani dans le verre

Les vins à base de Jani ont des niveaux d’alcool modérés, autour de 12 %, et une grande intensité. Historiquement, ils affichent entre 11,5 et 12,1 % d’alcool, malgré des raisins récoltés très mûrs et très sucrés, car l’acidité reste marquée. Corsé, épais et plutôt acide, ce vin offre un profil aromatique de baies rouges et d’épices. Les tanins, plutôt présents, viennent de la macération avec les peaux. Les dégustations anciennes le décrivent comme bien coloré, riche en corps, épais mais harmonieux. Les vinifications récentes en qvevri lui donnent parfois un visage plus tendre, avec une robe plus claire qu’on ne l’imaginerait au vu de sa peau épaisse.

Le Jani vieillit bien. Son équilibre entre acidité, extrait et tanins lui promet une belle aptitude à la garde, et il développe en vieillissant un goût agréable et un bouquet riche. Mon conseil : servez-le autour de 16 °C, sur une cuisine gourienne généreuse, comme des brochettes de porc ou de volaille grillées, du kupati ou un fromage affiné de l’ouest. Sa fraîcheur et ses tanins tiennent tête aux plats gras sans les écraser.

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Les rares producteurs de Jani

Le berceau historique du Jani se trouve autour de Chokhatauri, dans la gorge des rivières Sufsa et Natanebi. Bukistsikhe, Ianouli et Erketi sont les villages où l’on faisait autrefois les meilleurs vins de ce cépage, et c’est à Erketi que l’on retrouve aujourd’hui les quelques vignerons qui le font renaître.

À l’heure où j’écris cet article, je n’ai vu qu’une seule fois ce cépage.

Bouteille de vin géorgien de Jani et Skhilatubani de Dato's Wine, en Gourie

Dato’s Wine

Dato’s Wine est le nom des caves familiales de David et Tariel Kobidze. Ces vignobles familiaux, parfois âgés de 150 ans, sont situés en Gourie, dans le village d’Erketi, dans la municipalité de Chokhatauri. Le climat local, le sol fertile, les cépages et l’ancienne tradition de vinification permettent de produire des vins naturels à partir de cépages locaux uniques.

Tous les vins sont élaborés à la main dans des qvevri, de grandes jarres d’argile enterrées sous terre, selon une méthode vieille de 8 000 ans. Ce producteur s’efforce de préserver les variétés uniques de Gourie qui ont failli disparaître sous le régime soviétique. La production est petite mais riche.

Le vin ci-contre est un assemblage de Jani et de Skhilatubani, deux variétés rouges indigènes de Gourie presque disparues. Une belle couleur rubis, des fruits rouges et des tanins moyens sont combinés dans cette bouteille rare.

Production : 300 bouteilles
Alcool : 12 %

Kortavebis Marani

Toujours à Erketi, la petite cave familiale Kortavebis Marani, limitée à quelques milliers de bouteilles par an, vinifie elle aussi un Jani-Skhilatubani. Elle l’accompagne de cuvées de Chkhaveri, d’Aladasturi, de Sakmiela et de Tsolikouri, un bon aperçu de la diversité des cépages rares de l’ouest géorgien.

Avez-vous déjà goûté les vins géorgiens et notamment ce cépage ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.

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