Sur la rive gauche de l’Alazani, là où la plaine de Kakhétie vient buter contre les premiers plis du Grand Caucase, un village d’environ 2 000 habitants a donné son nom à une appellation d’une rare netteté. Napareuli (ნაფარეული en géorgien) est une appellation d’origine protégée (AOP) de la municipalité de Telavi, enregistrée en 2007, qui ne produit que deux vins secs : un rouge de Saperavi et un blanc de Rkatsiteli. Derrière cette simplicité se cache une histoire dense. Des terres offertes en 1797 à l’une des grandes familles de la noblesse géorgienne, une cave de 164 qvevris à la fin du XIXe siècle, des médailles récoltées jusque dans les années 1990 : Napareuli a de quoi nourrir la curiosité d’un voyageur qui aime comprendre ce qu’il boit. Je vous en propose ici le tour complet, du terroir aux accords, avec quelques conseils pour la goûter sur place.
Temps de lecture estimé : 14 minutes
Localisation de l’AOP Napareuli
La microzone Napareuli se situe dans la municipalité de Telavi, sur la rive gauche de l’Alazani. Telavi, capitale de la Kakhétie, se trouve de l’autre côté de la vallée, plus au sud. L’appellation regroupe six villCarte de l’AOP Napareuli en Kakhétie avec ses six villagesages : Napareuli, Saniore, Jughaani, Artana, Pshaveli et Laliskuri.
Sur la carte, la zone dessine une vaste surface aux contours irréguliers, étirée de Pshaveli, au nord-ouest, jusqu’à Napareuli, au sud-est, avec une pointe étroite qui file vers l’est en direction de Lapankuri. L’Alazani coule plus bas et marque la limite naturelle côté plaine.
Les vignobles s’étagent le long des affluents gauches de l’Alazani, sur le cours inférieur de la Stori et sur la Didkhev-Lopota, deux rivières qui descendent des contreforts méridionaux du Caucase. Aux coordonnées d’environ 42°3′ de latitude nord et 45°31′ de longitude est, la zone est décrite entre 400 et 500 m d’altitude, mais les vignes admises dans l’AOP peuvent monter plus haut, entre 450 et 750 m, ce qui laisse toute leur place aux premiers versants.

Terroir de la microzone Napareuli
Histoire
Tout commence en 1797, lorsque le roi Erekle II offre à Garsevan Chavchavadze, homme d’État réputé, des domaines en Kakhétie, dont le village de Napareuli. À sa mort, son fils Aleksandre Chavchavadze, poète romantique et vigneron avisé, reprend l’ensemble et s’y révèle un gestionnaire de talent. Ses réformes améliorent la qualité des vignobles comme celle des vins.
Le tournant arrive en 1886. Le Département des Domaines des Princes, qui gérait les apanages de la famille impériale russe, rachète en bloc les terres d’Aleksandre à Tsinandali, Napareuli, Mukuzani, Zegaani et Mughanlo, soit 15 089 dessiatines, l’équivalent de 16 447 hectares. Napareuli est de loin le plus vaste de ces domaines, avec 11 395 dessiatines, soit environ 12 450 hectares, dont seulement 129 dessiatines (140 hectares) plantées en vignes. On y compte alors trois caves en pierre, six pressoirs et 164 qvevris. Comme à Tsinandali, le nouveau propriétaire modernise aussitôt le domaine : techniques nouvelles, matériel européen et spécialistes sont mis à contribution, avec des résultats rapides.
C’est dans les années 1880, en s’inspirant de l’expérience européenne, que naissent les célèbres marques n°66 Napareuli blanc et n°47 Napareuli rouge. De grands vinificateurs y ont laissé leur empreinte, parmi lesquels Masano, Gogol-Janowski, F. Jofrio, Aleksandr Egorov, Mark Popich et Tripon Baakashvili. Le vin Napareuli est produit depuis 1890 et a collectionné les récompenses : jusqu’aux années 1990, le blanc a reçu 1 médaille d’or, 6 d’argent et 1 de bronze, et le rouge 6 médailles d’or et 2 d’argent.
Le village garde aussi la trace de ces temps plus anciens. Un château du XVIIIe siècle, l’une de ces enceintes fortifiées où les habitants trouvaient refuge en cas de raid, veille toujours sur Napareuli, et l’on y compte pas moins de huit églises.
Le climat
Le climat de Napareuli est modérément humide, avec des hivers doux et des étés chauds, mais c’est le relief qui fait la loi : il dicte la circulation des vents et des masses d’air. La rive gauche de l’Alazani reçoit environ 2 050 heures de soleil par an, soit moins que la rive droite, car la nébulosité y est plus marquée. Pendant la période de végétation, ce chiffre ne dépasse pas 1 500 heures, et le rapport d’ensoleillement atteint 63 % durant l’été et en septembre.
La température annuelle moyenne est de 12,4 °C, avec 0,5 °C en janvier et environ 23,5 °C en juillet et août. Les extrêmes absolus vont de -24 °C à 39 °C. La température reste durablement au-dessus de 10 °C du 5 avril au 2 novembre environ, ce qui laisse à la vigne une belle fenêtre de croissance.
Les précipitations atteignent 845 mm par an, dont 630 mm pendant la période de végétation, avec des pics en mai (132 mm) et en juin (112 mm). Elles tombent surtout au printemps (34 %) et en été (32 %), beaucoup moins à l’automne (22 %) et en hiver (12 %). À la maturité des raisins, en août et septembre, il tombe en moyenne 145 mm : l’humidité suffit presque toujours, même si août manque parfois d’eau. L’humidité relative moyenne est de 74 % sur l’année et de 71 % pendant la végétation, très proche de la norme idéale pour la vigne (70 %).
Les aléas existent, mais restent mesurés. Les premiers gels apparaissent en moyenne vers le 11 novembre, avec un épisode dès le 16 octobre une année sur dix, et les derniers gels de printemps s’achèvent généralement fin mars, voire à la mi-avril une année sur dix. La grêle ne frappe que 1,6 jour par an en moyenne, surtout en mai et en juin. La neige, instable la plupart des années, recouvre le sol de la fin décembre au début mars, pour une vingtaine de jours neigeux. Quant au vent, il souffle surtout de l’ouest (23 %), de l’est et du sud-est (16 à 17 %), à 1,9 m/s en moyenne, avec des pointes au printemps et au début de l’été.
Le sol
Napareuli s’étend entre les derniers contreforts méridionaux du Caucase, au nord, et la première terrasse de la rive gauche de l’Alazani, au sud. Le relief y est surtout fait de terrains plats et de pentes légères. Vignes et cultures occupent la deuxième terrasse de l’Alazani, ainsi que les terrasses de ses affluents, la Lopota et la Stori.
Le sous-sol, façonné au Quaternaire, se compose de couches de cailloux mêlés de limon ou de sable apportées par ces trois cours d’eau. On y rencontre deux grandes familles de sols : des sols alluviaux, brun-gris en surface puis plus gris en profondeur, et des sols déluviaux, plus bruns. Les textures vont du limon lourd à l’argile légère, avec par endroits des poches très sableuses et caillouteuses. Certains sols sont carbonatés (pH de 7,3 à 8,2, modérément alcalins), d’autres non (pH de 6,4 à 7,2, neutres à légèrement alcalins).
La teneur en humus reste modeste, de 0,5 à 3 %, et de 1 à 3 % dans la couche active. Ces terres sont pauvres en phosphore et en calcium dans les sols alluviaux, plus riches en calcium dans les sols déluviaux. Des sols aussi filtrants et peu généreux obligent la vigne à puiser en profondeur, ce qui se prête volontiers à des raisins concentrés.
Cépages et règles de production de l’AOP Napareuli
Les cépages autorisés
Napareuli ne connaît que deux cépages principaux, un par couleur. Le rouge est élaboré à partir de Saperavi ou de Saperavi de type Budeshuri, une variante du Saperavi connue depuis la fin du XIXe siècle, cultivés exclusivement dans la microzone. Tout autre cépage est interdit. Le blanc repose sur le Rkatsiteli de la microzone, auquel on peut ajouter jusqu’à 15 % de Mtsvane Kakhuri issu de la même zone.
Vignes et rendements
Les vignes destinées au Napareuli se situent entre 450 et 750 m d’altitude. Elles sont plantées avec 1 à 3 m entre les rangs et 0,8 à 1,5 m entre les ceps, le tronc mesure 60 à 90 cm de haut et la taille peut être unilatérale, bilatérale à la géorgienne ou libre. Pour le reste (traitements, travail du sol, fertilisation), chaque vigneron choisit ses pratiques.
Les raisins doivent être cueillis à pleine maturité, avec au moins 19 % de sucre, et transportés à l’abri des salissures, jamais dans des sacs ou emballages en polyéthylène. Les rendements sont plafonnés à 10 tonnes par hectare pour le Rkatsiteli, le Saperavi et le Saperavi de type Budeshuri, et à 8 tonnes pour le Mtsvane Kakhuri. En cave, on ne tire pas plus de 650 litres de vin par tonne, soit 6 500 litres par hectare pour les trois premiers cépages et 5 200 litres pour le Mtsvane Kakhuri.
Vinification et étiquetage
Le raisin doit être traité et vinifié exclusivement à l’intérieur de Napareuli. La mise en bouteille peut avoir lieu ailleurs, mais uniquement sur le territoire géorgien et sous contrôle strict. Le rouge fermente en totalité sur le moût, tandis que le blanc fermente à partir du jus de goutte, c’est-à-dire du jus qui s’écoule naturellement du raisin, sans macération sur les peaux : c’est un blanc de style frais, et non un vin ambré comme on en associe souvent à la Kakhétie. Le vin ne se vend qu’en contenants destinés au consommateur, jamais en vrac.
Côté étiquette, le nom NAPAREULI doit figurer en lettres latines, accompagné de la mention AOP (PDO en anglais), mais aussi en cyrillique (НАПАРЕУЛИ), sans doute un héritage des débouchés russophones. Le contrôle, de la vigne à la bouteille, revient à l’Agence nationale du vin, qui vérifie l’emplacement des parcelles, les cépages, les rendements, les analyses de laboratoire et passe chaque vin devant une commission de dégustation.
Couleur et arômes du vin Napareuli
L’appellation ne produit que des vins secs, rouges et blancs. Le règlement impose au minimum 11 % d’alcool, mais dans les caves les bouteilles affichent plutôt entre 12 et 13,5 %.
Le Napareuli rouge
Issu de Saperavi, le rouge arbore une robe rubis profond et un caractère corsé, plein et très extrait. Le nez mêle fruits noirs (cerise noire, prune), baies des bois et épices douces, avec une touche de vanille ou de cèdre lorsque le vin a connu le bois. En bouche, il est ample et structuré mais harmonieux, avec des tanins fermes qui s’arrondissent, une pointe de réglisse et une finale longue, portée par la minéralité. Avec les années, les notes de fruits se développent.
Les propriétés chimiques du Napareuli rouge sont les suivantes :
- Teneur volumétrique en alcool de minimum 11 %
- Extrait fini : pas moins de 22 g/l
- Teneur en sucre de maximum 4 g/l
- Acidité titrée/volatile de minimum 5 g/l

Le Napareuli blanc
Le blanc, d’un jaune paille clair, séduit par sa fraîcheur. Sec et vif, il offre des arômes d’agrumes, de pomme verte et de fleurs blanches, parfois une pointe d’épice. La bouche est légère et nerveuse, avec un bon équilibre entre acidité et fruit, et le fruit prend de l’ampleur avec l’âge.
Les propriétés chimiques du Napareuli blanc doivent correspondre aux éléments suivants :
- Teneur volumétrique en alcool de minimum 11 %
- Extrait fini de minimum 16 g/l
- Acidité titrée/volatile de minimum 5 g/l
Comment servir et accorder le Napareuli
Le rouge se montre à son avantage entre 16 et 17 °C, le blanc entre 11 et 12 °C. Mon conseil : sortez le rouge un peu à l’avance, car sa structure s’ouvre avec quelques minutes d’air.
À table, le Napareuli rouge a le coffre pour l’agneau rôti, le filet de bœuf et le gibier, et il se marie très bien avec le mtsvadi, ces brochettes de viande grillées au feu que l’on sert partout en Géorgie. Il s’entend aussi avec les aubergines grillées, les champignons, les plats de légumes aux herbes et les fromages à pâte dure. Le Napareuli blanc, plus léger, préfère les terrines de légumes, les salades fraîches, les fromages frais et les pkhali, ces petites préparations de légumes aux noix.
Ce vin n’est pas rare et vous pouvez le trouver facilement chez n’importe quel bon caviste à Tbilissi.

Visiter l’AOP Napareuli
Napareuli se glisse volontiers dans une journée de Kakhétie, de l’autre côté de l’Alazani par rapport à Telavi. Laissez-vous d’abord guider par le village : son château, ses églises, et sa carrière de marbre, dont la pierre aurait orné des stations de métro à Leningrad et à Varsovie.
Poussez ensuite la porte d’une cave. Twins Wine Cellar est une cave familiale spécialisée dans le qvevri, et Sanavardo Estate propose lui aussi un Saperavi de l’AOP Napareuli. Si l’idée de composer un itinéraire autour des appellations de Kakhétie vous séduit, je prépare volontiers des circuits sur mesure.
Foire aux questions sur l’AOP Napareuli
L’AOP Napareuli se trouve en Kakhétie, dans la municipalité de Telavi, sur la rive gauche de l’Alazani, au pied des contreforts du Grand Caucase. Elle couvre six villages : Napareuli, Saniore, Jughaani, Artana, Pshaveli et Laliskuri.
Le rouge est élaboré à partir de Saperavi ou de Saperavi de type Budeshuri. Le blanc est fait de Rkatsiteli, avec jusqu’à 15 % de Mtsvane Kakhuri. Tous les raisins doivent provenir de la microzone.
Les deux sont secs. Le rouge, de Saperavi, est corsé et structuré, avec au moins 22 g/l d’extrait et 4 g/l de sucre au maximum. Le blanc, de Rkatsiteli, est plus léger, frais et vif, avec des arômes d’agrumes et de pomme verte.
Non. Le blanc de l’AOP fermente à partir du jus de goutte, sans macération sur les peaux, ce qui donne un vin de couleur paille clair et de style frais, différent des vins ambrés de Kakhétie.
Servez le rouge entre 16 et 17 °C et le blanc entre 11 et 12 °C.
Le rouge accompagne l’agneau rôti, le gibier, le mtsvadi et les fromages à pâte dure. Le blanc se marie aux salades, aux terrines de légumes, aux fromages frais et aux pkhali.
Le vin Napareuli est produit depuis 1890 et l’appellation a été enregistrée officiellement en 2007 sous le numéro 790. Les marques n°66 (blanc) et n°47 (rouge) datent des années 1880.
Avez-vous déjà goûté un Napareuli, rouge ou blanc ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.


Probablement l’une des meilleurs appellations en rouge de Géorgie. Merci pour l’article !
Très bon vin !