À une heure de route de Tbilissi, là où les pentes du Tsiv-Gombori s’adoucissent avant de rejoindre la plaine de l’Iori, une forteresse veille sur des vignes qui donnent l’un des blancs les plus élégants de Géorgie. Manavi (en géorgien : მანავი) est une appellation d’origine protégée (AOP) de Kakhétie, dont le vin sec est élaboré exclusivement à partir du cépage Kakhuri Mtsvane. Au sommet de la colline voisine, les vestiges d’une forteresse dont les origines remonteraient aux Xe et XIe siècles protégeaient autrefois la Kakhétie des envahisseurs.
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Terroir de l’AOP Manavi
Localisation et taille de l’AOP
L’AOP Manavi s’étend en Kakhétie extérieure, sur les contreforts des versants sud de la chaîne du Tsiv-Gombori, jusqu’à la voie ferrée qui la longe au sud. Elle fait partie de la municipalité de Sagarejo, à une soixantaine de kilomètres de la capitale. Dix villages se partagent son territoire : Tokhliauri, Manavi, Burdiani, Giorgitsminda, Antoki, Mariamjvari, Didi Chailuri, Patara Chailuri, Kakabeti et Verkhviani.
Le périmètre s’étire sur une vingtaine de kilomètres d’ouest en est, des portes de Sagarejo jusqu’à Verkhviani, mais la surface réellement plantée de vignes ne dépasse pas environ 346 hectares. Les vignobles grimpent entre 450 et 800 mètres d’altitude, une fraîcheur d’altitude qui explique en grande partie la vivacité des vins.

Un peu d’histoire
Le village de Manavi et sa forteresse ont pris une importance particulière lors de la formation de la principauté de Kakhétie, à l’époque où la microzone était surtout considérée comme un domaine royal. Le village et ses environs étaient alors administrés par les serviteurs du roi.
Sous le règne d’Erekle II, des Circassiens se sont peu à peu approprié une partie des terres des serfs de Manavi, ce qui a provoqué bien des malentendus à la cour royale. La noble famille Avalishvili et l’Église y possédaient elle aussi des serfs, des champs et des vignobles. Le site se prêtait d’ailleurs aux rassemblements militaires : en 1748, Erekle y réunit des troupes de Kakhétie, renforcées par des hommes de Sagarejo et de Manavi, et en 1796, le dignitaire Otar Amilakhori y convoqua à son tour l’ensemble de son commandement.
Cet environnement géographique favorable a permis à de nombreuses branches de l’agriculture de se développer, à commencer par la viticulture et la vinification. Le vin Manavi, lui, a été créé par les meilleurs spécialistes de Samtresti, le grand organisme vinicole d’État de l’époque soviétique, et il est produit depuis 1938.
Le climat
Le climat de l’AOP Manavi est modérément humide, avec des hivers doux et des étés chauds et longs. Le soleil y brille de 2 100 à 2 200 heures par an, dont 1 650 pendant la période de végétation. La température moyenne annuelle oscille entre 9 et 12 °C. Janvier est le mois le plus froid, avec 0 à 2 °C, tandis que juillet et août affichent en moyenne de 22 à 23,5 °C. Les extrêmes restent rares mais bien réels, de -25 °C à +39 °C. La période de végétation dure de 190 à 200 jours, pour une somme des températures actives comprise entre 3 400 et 3 800 °C, selon l’altitude.
Côté eau, les précipitations atteignent leur maximum en mai, entre 90 et 130 mm, et leur minimum en décembre, avec seulement 25 mm. L’humidité relative de l’air tourne autour de 70 %, plus basse en été (environ 60 %) et plus élevée en fin d’automne (76 à 79 %). La grêle ne frappe que 0,9 à 2,6 jours par an selon l’altitude, surtout en mai. Sur les contreforts sud du Tsiv-Gombori et dans la vallée de l’Iori, les vents dominants soufflent de l’ouest, puis de l’est et du sud-est. La zone étant exposée au vent, il est recommandé d’y installer des brise-vent tous les 200 à 250 mètres.
Vignes, rendements et vendanges
Au fil de l’année, le Kakhuri Mtsvane suit un calendrier bien réglé. Les bourgeons s’ouvrent dans la seconde quinzaine d’avril, la floraison débute au début de juin, environ trois jours avant celle du Rkatsiteli, et les raisins atteignent leur maturité dans la seconde moitié d’août. C’est pourtant à la fin de septembre, quand la chaleur active cumulée dépasse 3 300 °C, que le Mtsvane livre ses vins les plus aboutis. Ce cas de figure se présente une année sur deux : les autres années, on obtient un bon vin de table.
Les vignes sont plantées à 1 à 3 m entre les rangs et à 0,8 à 1,5 m sur le rang, avec des troncs de 60 à 90 cm de haut. La taille peut être unilatérale, géorgienne bilatérale ou libre. À la récolte, les raisins doivent être parfaitement mûrs, avec au moins 19 % de sucre, et le rendement ne peut pas dépasser 10 tonnes par hectare. Une tonne de raisin donne au maximum 650 litres de vin, et un hectare 5 200 litres au total. Le transport se fait en caisses de bois ou de plastique, jamais dans des sacs en polyéthylène, afin de préserver les grains.
Les sols
Dans l’AOP Manavi, on distingue trois grandes familles de sols : les sols bruns, les sols bruns de prairie et les sols alluviaux-proluviaux. Les sols bruns vont du brun foncé, presque noir, au brun ordinaire. Carbonatés, très épais et de texture argileuse et limoneuse lourde, ils se sont formés sur des argiles loessiques et des conglomérats limoneux. Leur couleur passe du brun foncé ou noir en surface au brun puis au beige dans les couches intermédiaires, avant de virer à la paille et au blanc en profondeur, sous l’effet de la forte teneur en carbonates.
La répartition de ces sols est bien définie. Les sols bruns foncés et épais dominent la partie haute de Chailuri, Kakabeti, Verkhviani, Kandauri, Badiauri et Shibliani, entre les villages et la voie ferrée, avec un profil de 0,8 à 1,2 m d’épaisseur. Les sols bruns de prairie, plus profonds (1,5 à 2 m), se concentrent sur le territoire de Manavi, jusqu’au bord de la voie ferrée. Les sols alluviaux-proluviaux, très caillouteux, occupent le nord de Manavi ainsi que les zones de Tokhliauri, de Chailuri et de Sagarejo-Giorgitsminda, sur les cônes des gorges de Chailuri, de Matiantkhevi et de Giorgitsminda. Les sols bruns et bruns de prairie partagent une caractéristique : une faible teneur en humus, généralement comprise entre 1,5 et 3,5 % dans la couche active, épaisse de 35 à 50 cm.
Couleur et arômes du Manavi
Le Manavi est un vin blanc sec de qualité, élaboré en méthode européenne exclusivement à partir du cépage Kakhuri Mtsvane. Aucun autre cépage n’est autorisé dans l’appellation, pas même le Rkatsiteli, qui l’accompagne pourtant dans d’autres appellations kakhétiennes, comme Tsinandali.
Dans le verre, il se présente dans une robe paille claire aux reflets verdâtres. Le nez, délicat et raffiné, évoque les fleurs de prairie, et les notes de fruits se développent avec l’âge. En bouche, on découvre un vin vif, brillant, harmonieux et joyeux, à la texture douce et croquante, porté par une acidité agréable. Certains dégustateurs le rapprochent d’un sauvignon blanc pour sa fraîcheur, mais sa texture et sa tension minérale restent résolument géorgiennes.
Règles de production de l’AOP
Pour avoir le droit de s’appeler Manavi, un vin doit respecter plusieurs critères analytiques :
- Teneur volumétrique en alcool d’au minimum 11 %
- Concentration en sucre d’au maximum 4 g/l
- Acidité titrée d’au minimum 5 g/l
- Extrait sec d’au minimum 16 g/l
Les règles encadrent aussi toute la chaîne de production. Les raisins doivent provenir exclusivement de vignobles de la microzone, et leur traitement comme la vinification doivent avoir lieu en Kakhétie. La mise en bouteille peut se faire ailleurs en Géorgie, mais le vin n’est vendu qu’en bouteille. Il est obtenu par fermentation alcoolique complète du jus de goutte, sans macération sur les peaux, ce qui explique son style frais et pur. L’étiquette doit porter le nom MANAVI en lettres latines, accompagné de la mention AOP, et une version en caractères cyrilliques (МАНАВИ) existe pour certains marchés. Le contrôle est assuré par l’Agence nationale du vin de Géorgie.
Accords mets et vins
Vif, aromatique et d’une belle fraîcheur, le Manavi se montre très polyvalent à table. Il sublime les poissons blancs grillés, les crevettes et les fruits de mer, mais accompagne aussi à merveille les fromages frais : sulguni jeune, fromage de chèvre ou feta. Côté cuisine géorgienne, je le verrais volontiers avec des salades d’herbes fraîches, des volailles légères ou un tchakapouli, ce ragoût printanier à l’estragon et aux prunes vertes. Mon conseil : servez-le bien frais, entre 9 et 11 °C, pour préserver toute sa vivacité aromatique.
Où boire du bon Manavi ?
Pour goûter le Manavi sur place, ma première adresse est Giuaani Winery, nichée dans le village de Manavi, à environ une heure de route de Tbilissi. Les Giuashvili y cultivent la vigne depuis les années 1800, et leurs premiers qvevri ont été enterrés en 1894 pour célébrer un heureux événement. Officiellement fondée en 2014, la cave associe aujourd’hui cuves en inox, barriques de chêne et qvevri, et produit quelque 400 000 bouteilles par an à partir de cépages autochtones. Cette alliance de modernité et de méthodes ancestrales fait tout son charme.
La visite guidée du chai suit toutes les étapes de l’élaboration du vin, de la réception des raisins à la mise en bouteille, en passant par la vinification et l’élevage. Elle se prolonge par des ateliers interactifs (vendange manuelle, confection de churchkhela ou de chacha), puis par une dégustation de vins et de chacha accompagnée de spécialités géorgiennes, dans un cadre bucolique.
Depuis 2021, le domaine propose aussi un boutique-hôtel familial réparti dans deux bâtiments, avec six chambres au décor minimaliste et aux tons chaleureux. Toutes disposent de la climatisation, d’un minibar et d’une télévision à écran plat, et la plupart ouvrent sur un balcon avec vue sur les vignes et les versants environnants. Le petit-déjeuner copieux est servi dans la vieille maison kakhétienne voisine, tandis que le restaurant du domaine revisite les plats traditionnels avec des produits locaux. Le jardin et la piscine saisonnière invitent à la détente, et l’on peut prolonger l’expérience en participant aux vendanges ou aux animations culturelles organisées toute l’année.

Le vin Manavi vieilli en fût de chêne est pour moi le meilleur de Géorgie.
Forteresse de Manavi
Perchée au sommet d’une colline, à environ 780 mètres d’altitude, la forteresse de Manavi fut l’un des principaux centres de la Kakhétie féodale au cours des derniers siècles. Sa position stratégique en faisait une sentinelle idéale : la vallée se découvre dans toutes les directions sur 10 à 15 km. Ses plus anciennes fondations remonteraient aux Xe et XIe siècles.
Au début du XVIIIe siècle, le roi David II de Kakhétie, connu aussi sous le nom d’Imam Qouli Khan, fit de Manavi sa résidence et gouverna le pays depuis la forteresse. Les bâtiments qui s’y trouvaient ne suffisaient apparemment pas, et il décida de construire le palais de Telavi. Le chroniqueur raconte qu’en raison de la violence des raids lezghiens (les Lezghiens sont un peuple vivant principalement au sud du Daghestan), il ne pouvait plus rester à Manavi et quitta la forteresse pour Telavi. Le rôle central de Manavi à cette époque ne fait aucun doute : le roi Teimuraz II y célébra son mariage en 1712 et y passa les années suivantes.

Les documents se font ensuite rares. En 1772, le naturaliste Güldenstädt traversa la région. Après Sagarejo, il entra dans Manavi et nota : « Ce village est presque détruit ; un petit nombre d’habitants survivants se sont réfugiés dans une étroite clôture sur une colline escarpée au nord ». C’est la dernière mention du château de Manavi dans les siècles passés.
Aujourd’hui, le château se compose de deux parties : la citadelle, sur le terrain surélevé, et une forteresse plus basse qui l’entoure à l’est. Il possède une enceinte intérieure, dont l’entrée se faisait par le nord, et quatre tours d’où le paysage se déploie à perte de vue depuis les remparts. Trois églises se trouvent sur le territoire du château : la petite et la grande église de la Vierge, ainsi que l’église Saint-Georges.
La forteresse est accessible par une balade d’une heure aller-retour depuis la route principale. Mon conseil : montez en fin de journée, quand la lumière dore la plaine de l’Iori, puis terminez par une dégustation dans l’un des domaines du village.
Questions fréquentes
Le Manavi est élaboré exclusivement à partir de Kakhuri Mtsvane. L’usage de tout autre cépage est interdit dans l’appellation.
En Kakhétie extérieure, dans la municipalité de Sagarejo, sur les contreforts sud du Tsiv-Gombori. Comptez environ une heure de route depuis Tbilissi.
Bien frais, entre 9 et 11 °C, pour mettre en valeur sa vivacité et ses arômes floraux.
Oui, c’est même une excellente étape sur la route de la Kakhétie : forteresse le matin, déjeuner et dégustation dans un domaine du village ensuite. Je peux d’ailleurs l’intégrer à un circuit sur mesure.
Avez-vous déjà goûté les vins géorgiens et notamment cette AOP ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.


Belle balade vers la forteresse, cela donne une belle vue sur tous les vignobles.