Dans les vallées de Racha-Lechkhumi, au nord-ouest de la Géorgie, pousse un cépage blanc aussi discret qu’attachant : le Tsulukidzis Tetra (en géorgien : წულუკიძის თეთრა). Indigène et rare, il se cultive surtout autour d’Ambrolauri et d’Oni, où il donne un vin blanc naturellement moelleux, dit « demi-doux » en Géorgie. On le connaît aussi sous le nom de Rachuli Tetra, littéralement le « Tetra de Racha ». Son histoire a pourtant largement dépassé les montagnes du Caucase : ce cépage a été planté en Crimée et en Asie centrale, où l’on en a tiré des vins de dessert et des vins fortifiés.
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Histoire du cépage Tsulukidzis Tetra
Tout commence, du moins sur le papier, dans les archives de la chancellerie du gouverneur du Caucase. Un document de 1847 y détaille une expédition de collecte d’échantillons en Géorgie. Les explorateurs sont rentrés à Yalta le 14 novembre avec cinq grandes caisses de matériel, contenant entre autres du Saperavi et du Rkatsiteli. Le Saperavi fut planté en Crimée en 1853 (80 à 100 plants), suivi de l’Albillo de Crimée en 1855. Cette chronologie laisse penser que l’Albillo de Crimée pourrait lui aussi venir de Géorgie, rebaptisé en chemin comme tant d’autres cépages voyageurs.
Le véritable tournant intervient en 1932. L’Institut de viticulture et de vinification rapporte alors de Crimée environ 300 variétés pour constituer une vaste collection, puis les compare aux cépages locaux. Les résultats sont savoureux : plusieurs variétés criméennes, connues là-bas sous des noms comme Gro-Kolmani, Dodreliabi ou Oksenauge, se révèlent être du Kharistvala de Colchide ; le Kvishkhuri et le Goruli Mtsvane de la haute Imérétie sont en réalité un seul et même cépage ; surtout, l’Albillo de Crimée et le Tsulukidzis Tetra apparaissent comme deux cépages très proches, le second étant nettement plus productif que le premier.
D’autres ampélographes ont poursuivi l’enquête. D. Tabidze rapproche l’Albillo introduit dans la collection de Telavi en 1933 du Tsulukidzis Tetra, déjà très répandu en Géorgie. N. Tsertsvadze confirme ensuite cette parenté dans ses travaux de classification et range le cépage dans le même groupe que le Rkatsiteli et cinq autres variétés locales, un classement que la cytologue L. Vashakidze a validé plus tard. Quant à l’académicien S. Korjinski, il avait observé de longue date que l’Albillo de Crimée, malgré son nom, n’a rien à voir avec le véritable Albillo espagnol.
Tous ces éléments invitent à voir dans le Tsulukidzis Tetra un cépage de Racha plutôt qu’un cépage venu de Crimée. Il est d’ailleurs étonnant que N. Khilkevich lui prête une origine étrangère, alors que ses propres données placent la plus grande surface de culture de l’Union soviétique à Racha. Il admet lui-même ne pas savoir comment le cépage serait arrivé en Géorgie.
Côté chiffres, le Tsulukidzis Tetra couvrait 485 hectares en Géorgie en 1935, dont près de 477 à Racha-Lechkhumi. Hors de Géorgie, on le trouvait surtout au château Massandra, en Crimée (15 hectares), puis en Ouzbékistan (environ 14 hectares) et au Kazakhstan (moins d’un hectare), soit un total d’environ 516 hectares pour toute l’Union soviétique. Aujourd’hui, ce cépage figure sur la liste officielle des variétés recommandées en Géorgie, mais il reste considéré comme rare, ce qui suggère une probable diminution de sa surface de culture, bien que les statistiques précises ne soient pas disponibles.
Les autres noms du cépage
Si vous cherchez ce cépage dans des ouvrages anciens ou sur une étiquette, ouvrez l’œil : il a porté bien des noms. En Géorgie, on parle de Rachuli Tetra. « Tetra » renvoie à la couleur blanche, et Tsulukidzis est le génitif de Tsulukidze, un patronyme géorgien, ce qui donne littéralement « le blanc de Tsulukidze ». Dans les régions viticoles de l’ex-URSS, et surtout en Crimée, il circule sous les noms d’Albillo de Crimée, d’Albilo Kastelano, voire de Pedro Kimenes ou de Kimenes Zenboni.
Pas de confusion possible pour autant : malgré ces appellations ibériques, il n’a aucun lien avec l’Albillo espagnol ni avec le Pedro Ximénez. Ces rapprochements relèvent d’anciennes erreurs d’identification, que les ampélographes ont fini par démêler.
Caractéristiques du cépage Tsulukidzis Tetra
Au printemps, les jeunes pousses se repèrent facilement : leur extrémité et leurs deux premières feuilles sont couvertes d’un épais duvet, avec des bords rougeâtres. Les feuilles adultes, de taille moyenne à grande, comptent le plus souvent trois lobes, parfois cinq. Les sinus supérieurs, moyens, ont la forme d’une lyre, tout comme le sinus pétiolaire, tandis que les sinus inférieurs restent très petits. Les dents sont triangulaires et convexes de chaque côté, et le revers du limbe porte un duvet clairsemé.
La grappe, de taille moyenne, est conique ou cylindro-conique, parfois ailée, et modérément compacte. Elle pèse en général entre 95 et 135 g et compte une soixantaine à une centaine de baies. Celles-ci sont moyennes à grosses, ovales (plus rarement arrondies), d’un vert jaunâtre légèrement blanchâtre. De petites taches brunâtres apparaissent souvent du côté ensoleillé, comme de légers coups de soleil. La peau est fine et tendre, recouverte d’une pellicule cireuse. La pulpe est fondante et le jus incolore, agréablement sucré, mais il devient terne si le raisin est surmûri.
Le Tsulukidzis Tetra n’est pas un grand accumulateur de sucre : même dans les régions les plus chaudes de Géorgie, il dépasse rarement 24 %, quand d’autres cépages voisins atteignent 26 à 28 %. À Racha, on relève plutôt entre 20 et 22,5 % de sucre, avec une acidité de 7 à 10 g/l. Cette teneur modérée explique en partie la finesse et la fraîcheur des vins.

Culture, rendements et résistance aux maladies
À la vigne, le Tsulukidzis Tetra est un cépage généreux. Son port est semi-érigé, sa vigueur moyenne, et son débourrement comme sa maturité interviennent à une période moyenne, ce qui le classe parmi les cépages de mi-saison. Il s’accommode de presque tous les sols de Racha-Lechkhumi, mais livre ses vins les plus fins sur des coteaux argilo-calcaires et humo-carbonatés. Il supporte des gelées de -15 à -16 °C sans dommage notable, un atout précieux dans ces vallées de montagne. Pour la taille, le double Guyot à deux baguettes reste le système le plus répandu.
Sa productivité est élevée : il commence à fructifier dès la troisième année de plantation et atteint sa pleine production vers la quatrième ou la cinquième. Autour d’Ambrolauri, on compte en moyenne de 4 à 8 tonnes par hectare, et jusqu’à 17 tonnes sur des sols particulièrement riches, avec 1 à 2,5 grappes par rameau. Ces chiffres varient pourtant beaucoup selon le terroir, la charge laissée à la vigne et les soins apportés.
Côté santé, il résiste bien au mildiou et à l’oïdium. Son point faible, c’est le botrytis : il craint les automnes pluvieux, surtout dans les parties basses de Racha-Lechkhumi et d’Imérétie. En Crimée, c’est l’inverse : le climat sec le protège de la pourriture, mais ses baies ont tendance à se dessécher. Moins résistant au phylloxéra que l’Aleksandrouli, il se plante greffé, sur du 3309 ou du 101-14 en général, et sur du 5BB ou du 420A dans les sols calcaires.
Vinification et usages du Rachuli Tetra
En Géorgie, ce cépage sert à produire des vins blancs de table et, surtout, ce vin naturellement demi-doux qui fait sa réputation à Ambrolauri et à Oni. Dans les fermes collectives de l’époque soviétique, on en tirait un demi-doux de grande qualité, tout simplement baptisé « Tetra », tandis que les vignerons de village en faisaient plutôt du vin de table.
La méthode traditionnelle, dite chkefi, est d’une simplicité admirable : on presse le raisin, on verse le jus sucré dans des jarres de terre cuite et on le laisse fermenter sans les peaux. Certains producteurs ajoutent le marc avant la fermentation, puis soutirent le vin dans des jarres propres. Cette sobriété explique le style tendre et délicat de ces vins.
Le destin criméen du cépage est bien différent. Dans le sud de la péninsule, sur des pentes sèches et pierreuses, l’Albillo de Crimée est devenu une matière première de choix pour les vins de dessert et les vins fortifiés, alors qu’on en faisait plutôt du vin de table au XIXe siècle. À Massandra, il entre dans des assemblages de type porto et madère. Le porto blanc d’Alupka l’associe au Sémillon et au Muscat, auxquels il apporte une nette amélioration de qualité, et vinifié seul, il donne l’un des plus beaux vins forts de la côte sud de Crimée.
Les palmarès de l’époque confirment son potentiel. Un Tsulukidzis Tetra géorgien du millésime 1942 a reçu 8,5 points lors d’une dégustation officielle en 1944, et celui de 1945 a obtenu 8,3 points à Moscou en 1946, avec une robe d’or lumineux, un arôme agréable et expressif et une bouche pleine et harmonieuse.

Couleur et arômes du Tsulukidzis Tetra
Dans le verre, la robe est d’un jaune lumineux, parfois franchement dorée. Vinifiés de façon classique, les vins de Rachuli Tetra se distinguent par une expression aromatique délicate, où se mêlent des fruits à chair jaune et des touches de tilleul. En bouche, ils séduisent par leur tendreté et leur équilibre, avec une structure modérée enveloppée d’une texture soyeuse. Qu’ils soient secs ou naturellement moelleux, ils gardent une acidité bien présente qui apporte fraîcheur et vivacité à l’ensemble.
Lorsqu’ils sont élaborés selon la méthode traditionnelle géorgienne, en jarres de terre cuite (qvevri), les Rachuli Tetra développent une palette aromatique plus complexe. Le bouquet floral s’enrichit et confère au vin une personnalité plus marquée. Avec une texture plus ample et des notes terreuses distinctives, on retrouve la vivacité naturelle du cépage à travers une belle acidité et une expression fruitée vibrante.
Pour ma part, cet arôme de tilleul est une vraie révélation. En bouche, le vin est minéral et très peu sucré, même s’il s’agit d’un moelleux. Je vous recommande l’Utskinari ou celui de Tkheshelashvili Marani.
À table, ce vin se marie très bien avec les viandes blanches bouillies ou frites, le poisson, les salades fraîches et les fromages frais. Servez-le bien frais, entre 8 et 10 °C, pour mettre en valeur son côté vif.
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Intéressant ce cépage, j’aime beaucoup