Demandez à un vigneron de Kakhétie quel rouge il verse en premier à ses invités, et la réponse fuse : Saperavi. Pourtant, dans l’ombre de ce géant, vit un cépage plus discret qui mérite le détour : le Simonaseuli (en géorgien : სიმონასეული). Indigène de Kakhétie, ce raisin noir donne un vin de table rouge à la couleur intense, au corps moyen et au goût harmonieux, relevé d’un arôme variétal délicat. Par sa qualité, il se range juste derrière le Saperavi parmi les cépages rouges de la région. Il résiste en outre mieux que la moyenne à l’oïdium comme aux gelées hivernales, deux qualités qui comptent beaucoup à la vigne.
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Histoire du cépage Simonaseuli
Soyons francs : l’histoire du Simonaseuli reste largement à écrire. Aucun texte ancien ne raconte ses origines, et les chroniques du vin géorgien le passent presque sous silence. Quelques indices permettent toutefois de reconstituer son parcours.
Le cépage apparaît dans l’ampélographie géorgienne du milieu du XXe siècle, au cœur de la longue liste des variétés rouges de Kakhétie, avec la mention d’une culture très limitée. Rien d’étonnant : d’après les relevés de 1953, le Rkatsiteli occupait alors plus des trois quarts du vignoble kakhétien et le Saperavi environ un dixième, ne laissant que des miettes aux dizaines de variétés locales. Quant à son nom, le suffixe « -seuli », que l’on retrouve dans d’autres cépages géorgiens, renvoie le plus souvent à une personne ou à une famille. Le Simonaseuli serait donc, selon toute vraisemblance, la « vigne de Simon », même si l’identité de ce Simon s’est perdue en route.
Il a fallu attendre le début des années 2000 pour que le cépage sorte de l’ombre. Des domaines comme Shumi, à Tsinandali, l’ont sauvé de l’oubli en le conservant dans leur collection de vignes anciennes, avant de le vinifier seul. À la fin des années 2010, des chercheurs géorgiens l’ont décrit plus finement et ont constaté que ses vins, à la couleur intense, pouvaient tenir la comparaison avec ceux du Saperavi.
Caractéristiques du Simonaseuli
Pour les curieux d’ampélographie, voici la fiche d’identité de ce raisin noir.

- Feuillage : la feuille adulte est de taille moyenne, arrondie, à cinq lobes et plus rarement à trois. Le dessous est légèrement duveteux. La fleur est hermaphrodite.
- Baies et grappes : la grappe est de taille moyenne, conique ou cylindro-conique, et lobée. La baie, moyenne et généralement ronde, est entièrement recouverte d’une pruine cireuse d’un bleu foncé. La pulpe est assez dense et juteuse, au goût agréable, avec un léger arôme variétal.
- Cycle de maturation : le Simonaseuli est de croissance moyenne. Entre le débourrement et la pleine maturité, il s’écoule de 155 à 165 jours. En Kakhétie, les raisins sont mûrs dans la première quinzaine d’octobre.
- Rendement : le poids moyen d’une grappe est de 205 à 220 grammes et le rendement atteint 5 à 6 tonnes par hectare, un niveau plutôt modéré. À pleine maturité, la teneur en sucre se situe entre 18 et 22 % et l’acidité entre 7 et 11 g/l.
- Résistances : il résiste mieux que la moyenne à l’oïdium et aux gelées hivernales.
Le vin de Simonaseuli : profil, vinification et accords
Dans le verre, le Simonaseuli affiche une robe rubis foncé aux reflets violets. Le nez s’ouvre sur des fruits noirs (mûre, cassis, cerise noire, prune), avec des touches de violette, d’épices et parfois de tabac. En bouche, il se montre juteux et charnu, soutenu par des tanins bien présents et une acidité rafraîchissante qui lui évite toute lourdeur. Les dégustateurs lui reconnaissent surtout une belle matière et une vraie structure, ce qui explique qu’on le compare volontiers à son illustre voisin, le Saperavi.
Côté cave, les vignerons géorgiens le travaillent de plusieurs façons. En qvevri, la grande jarre en terre cuite enterrée, il macère sur ses peaux pendant plusieurs mois, selon la méthode traditionnelle. En assemblage, il vient arrondir la structure tannique du Saperavi. Chez Kerovani, il se transforme même en pétillant naturel rosé d’une grande finesse. Les degrés restent raisonnables, autour de 12,5 à 13 %.
À table, restez dans le registre géorgien : un mtsvadi (brochettes de porc grillées sur braise), des kupati (saucisses épicées) ou un lobio (haricots rouges mijotés aux herbes) lui conviennent à merveille. Mon conseil de voyageur : servez-le autour de 16 à 18 °C et, si la bouteille est jeune, ouvrez-la une petite demi-heure avant le repas.
Les rares producteurs de Simonaseuli
Le Simonaseuli sert à élaborer des vins de table rouges. Faute de grandes plantations, rares sont les domaines qui l’ont remis à l’honneur. À l’heure où j’écris ces lignes, je n’en connais qu’une poignée, que voici.
Latibashvili’s wine cellar
La petite cave de Latibashvili se trouve à Sagarejo, en Kakhétie. Le vignoble est entièrement biologique, et le vin se fait sans levures de culture, sans soufre ni filtration. La production reste confidentielle, entre 2 000 et 3 000 bouteilles par an selon les caprices du climat. C’est l’un des rares producteurs à travailler à la fois le Simonaseuli et le Rkatsiteli noir. Avec de si petites quantités, mieux vaut prévenir avant de vous présenter à la porte.
Ruispiri marani
Ruispiri marani propose un assemblage de Saperavi et de Simonaseuli, élaboré en biodynamie. La fermentation, naturelle, se déroule avec les peaux et une partie des rafles selon la méthode traditionnelle géorgienne, puis le vin macère quatre mois en qvevri.
Au nez, on retrouve des fruits rouges et noirs : cerise, mûre et cassis. Ce vin rouge bio est puissant, avec une structure tannique bien présente que le Simonaseuli vient arrondir. Il gagne à être carafé au moins deux heures avant d’être servi.
Alcool : 13 %

Kerovani
Kerovani est une petite cave familiale de Sighnaghi, où les vins sont produits de manière traditionnelle, en qvevri. Son nom signifie « bougie brillante », en souvenir de la flamme qui éclairait autrefois la maison familiale.
La cave propose un Simonaseuli en monocépage très intéressant, que vous pouvez goûter directement sur place.
Elle est aussi la seule, à ma connaissance, à proposer un pét-nat de Simonaseuli. Le vin, partiellement fermenté, est mis en bouteille pour terminer sa fermentation, ce qui crée son gaz carbonique naturel. Il y repose un an avant d’être dégorgé, sans dosage. Le résultat : une robe rose framboise, un nez gourmand et une bouche d’une grande finesse, au fruit intense et élégant.
Alcool : 12,5 %
Shumi Iberiuli Simonaseuli
Installé à Tsinandali, près de Telavi, le domaine Shumi fait partie des pionniers qui ont sauvé le Simonaseuli de l’oubli. Sa cuvée Iberiuli en offre une lecture très aboutie : une couleur rubis foncé nuancée de violet, des arômes prononcés de mûre, de cassis, de tabac, d’épices et de violette. Le goût est raffiné et intense, riche en tanins, porté par une acidité rafraîchissante et une belle persistance. Le domaine se visite, et sa collection de vignes anciennes vaut à elle seule le détour.
Alcool : 13 %

Château Mukhrani
Un dernier nom mérite d’être suivi : Château Mukhrani, en Kartlie, compte le Simonaseuli parmi les raretés qu’il cultive à la main, aux côtés de cépages comme le Buza ou l’Asuretuli Shavi. Je ne peux pas encore affirmer qu’il en propose une cuvée dédiée, mais le simple fait de le voir planté là montre que l’intérêt pour ce cépage dépasse désormais les frontières de la Kakhétie.
Le Simonaseuli n’a ni la notoriété du Saperavi ni l’histoire documentée de ses grands voisins, et c’est précisément ce qui fait son charme. C’est le genre de bouteille que l’on déniche au détour d’une cave familiale de Kakhétie, et dont on parle encore longtemps après être rentré.
Avez-vous déjà goûté les vins géorgiens et notamment ce cépage ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.


Merci pour l’info