Rares sont les cépages géorgiens à avoir frôlé la disparition d’aussi près que l’Amlakhu (en géorgien : ამლახუ). Ce raisin rouge de la côte abkhaze, jadis compté parmi les fleurons de la viticulture de la mer Noire, ne survit aujourd’hui que sur de rares parcelles. Il donne pourtant un vin de table de haute qualité, à la robe rose doré, que tout amateur de curiosités viticoles gagne à chercher.
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Histoire et origines de l’Amlakhu
Dans la littérature viticole du Caucase, l’Amlakhu circule sous plusieurs noms : Achkik, Achkirk et, plus rarement, Amlaxuji. Ce dernier relève pourtant de la confusion. Il désigne une variété cultivée dans le village d’Abgarkhuk, mais à baies noires, que l’on appelle Shavi Amlakhu, c’est-à-dire l’Amlakhu noir. Les deux cépages n’ont en commun que leur nom, le Shavi Amlakhu ressemblant bien davantage à un autre cépage abkhaze, l’Atseiji. Pour ne pas se tromper, retenez donc que le véritable Amlakhu est celui aux baies roses.
L’Amlakhu est une variété locale très ancienne, issue des cultures de vigne de la Colchide, cette antique région de la côte orientale de la mer Noire. Par ses caractères morphologiques et agricoles, il appartient au groupe écologico-géographique de la mer Noire (proles pontica, sous-groupe georgica) et se rattache aux cépages abkhazes, dont il est un représentant typique. Nul ne sait à quelle époque il est apparu. L’académicien Ivane Javakhishvili rappelait que l’on ne dispose d’aucune donnée sur l’histoire agricole de la Géorgie avant le XIIIe siècle. En revanche, l’Amlakhu est bien connu depuis le XVIIIe siècle, ce qui laisse supposer une souche nettement plus ancienne.
Une théorie a longtemps circulé, défendue par K. Machavariani en raison d’une simple ressemblance de sonorité : l’Amlakhu viendrait des Amilakhvari. L’argument ne tient pas. Les vignobles de ces derniers se trouvaient surtout en Kartli, or un cépage aussi tardif n’y aurait jamais mûri correctement. Mieux vaut interroger le nom lui-même. Selon l’académicien S. Janashia, « Amlakhu » est un mot abkhaze que l’on peut rendre en géorgien par « le repas de l’affamé ». Peut-être portait-il des grappes si grandes et si sucrées qu’une seule suffisait à rassasier un homme à jeun. Quoi qu’il en soit, l’origine locale de ce nom conforte l’idée d’une souche abkhaze ancienne, au même titre que d’autres cépages de la région comme l’Avasirkhva ou le Kachichi.
Autrefois répandu en Abkhazie, notamment autour de Gudauta et de Sokhumi, l’Amlakhu se cultivait dans presque tous les villages de Gudauta, et surtout à Akuaskemtsa, dans les domaines de l’ancien chef abkhaze. Hélas, les maladies cryptogamiques et le phylloxéra ont fini par en venir à bout. Le cépage avait disparu au point qu’on n’en trouvait plus le moindre pied dans la base viticole d’Akhalsopeli.
Il faut attendre 1947 pour que quelques ceps soient retrouvés dans les villages de Gudauta : à Dzirkhvasa, à Durifsa et à Kulanurkhva. Le plus beau groupe de survivants, trois pieds en tout, subsistait à Akuaskemtsa, livré à lui-même et grimpé dans un arbre, à la manière des vieilles vignes-lianes de la région. Les agronomes locaux ont alors été chargés de le soigner et de le multiplier pour le sauver de l’oubli.
Un cépage tardif à la fleur singulière
Côté vigne, l’Amlakhu se reconnaît à son feuillage vert foncé. Ses feuilles, de taille moyenne (environ 17 x 16 cm), sont arrondies, parfois réniformes, le plus souvent trilobées, avec une surface lisse parcourue de fines rides en réseau. Les grappes dépassent la moyenne, de 16 à 22 cm de long pour 120 à 150 g, et prennent une forme conique étroite. Elles portent entre 80 et 120 baies ovales d’environ 1,6 cm de long, dont la teinte reste volontiers irrégulière : dans une même grappe, des baies rose clair côtoient des baies rose foncé, qui virent au rose soutenu à pleine maturité. La peau est fine mais dense, la chair croquante, le jus rose pâle et le goût sucré, avec un arôme discret.
Son trait le plus étonnant tient pourtant à sa fleur. Chez l’Amlakhu décrit à Gudauta, elle est fonctionnellement femelle, ses étamines courtes se repliant sous le pistil : la vigne ne peut donc pas se féconder seule et réclame un pollinisateur à proximité. Il existe toutefois un second Amlakhu, à fleur hermaphrodite, presque identique par ses grappes et ses baies. Sa trajectoire a de quoi faire rêver, puisqu’il avait été exporté d’Abkhazie vers la collection de Magarachi, en Crimée, avant de revenir en Géorgie en 1932 avec d’autres variétés abkhazes pour rejoindre la collection de l’Institut de viticulture et d’œnologie. Les spécialistes en ont déduit que les anciens vignobles étaient en réalité un mélange des deux types, ce qui expliquerait que les vieilles vignes aient fructifié sans difficulté.
Le cycle végétatif de l’Amlakhu est long et ses grappes mûrissent tard, fin octobre ou début novembre, ce qui le range parmi les cépages de quatrième époque. En Abkhazie, on le vendangeait jadis en novembre, voire en décembre, quand les feuilles étaient tombées et que les arbres servant de tuteurs se couvraient parfois de neige. Cette maturité tardive reste son grand défi : en Kakhétie, des essais menés au milieu du XXe siècle montraient qu’il peinait à atteindre sa pleine maturité début novembre.
Vigoureux lorsqu’il grimpe en hauteur, l’Amlakhu se révèle en revanche fragile. Conduit haut, il craint l’oïdium, redoute le mildiou au moment de la floraison, et les pluies fréquentes de cette période gênent la pollinisation, d’où des grappes parfois clairsemées. Les rendements restent modestes à moyens : de 2 à 4 kg par cep selon d’anciens essais menés en plaine, soit environ 100 à 200 quintaux par hectare.

Le vin d’Amlakhu : un rosé doré qui aime pétiller
De ces raisins aux moûts très sucrés (20 à 22 % de sucres) et à l’acidité vive naît un vin à la robe rose doré, aromatique, puissant, avec une inclination naturelle à pétiller. Les anciens ouvrages le disent apte à donner aussi bien un vin de table sec qu’un vin naturellement semi-doux et effervescent, ce qui en ferait l’héritier de l’une des spécialités pétillantes historiques de la Colchide. Au XIXe siècle déjà, un botaniste russe notait que certains villages d’Abkhazie produisaient d’excellents vins au bouquet marqué, issus notamment de cet Amlakhu aux baies allongées, ambrées d’un côté et plus sombres de l’autre.
Sa réputation d’alors donne le vertige. On disait des vins de Mingrélie et d’Abkhazie qu’ils égalaient les meilleurs de Transcaucasie, et l’Ojaleshi mingrélien comme l’Amlakhu abkhaze passaient pour des vins hors ligne. Les vieux millésimes tenaient d’ailleurs leur rang : en 1923, lors d’une exposition agricole à Moscou, un Amlakhu de 1909 produit à Gulripsha, âgé de quatorze ans, a obtenu 7,4 sur 10. Egorov, grand vinificateur et membre du jury, jugeait cette note élevée et décrivait un vin rouge, au bouquet typé et fruité, souple et plus posé qu’exubérant, signe d’une vraie qualité.
Malgré son bel aspect, la grappe dense, aux baies de taille inégale, ne convient guère au raisin de table. L’Amlakhu est un cépage de cuve, et c’est dans le verre qu’il mérite d’être redécouvert.
Où goûter l’Amlakhu aujourd’hui ?
L’Abkhazie, aujourd’hui sous occupation russe, n’est plus accessible depuis la Géorgie, ce qui rend la quête de ce cépage d’autant plus précieuse. À ma connaissance, un seul producteur géorgien l’embouteille à l’heure actuelle, même si j’ai pu en goûter un exemplaire sans étiquette au festival du vin nouveau de Tbilissi, en 2024. Laissons le temps faire son travail : un cépage aussi tardif ne livre ses secrets qu’aux vignerons patients.
Jos! Wines
Jos! Wines est né de l’amitié entre deux frères, George et Tamaz Gomiashvili, et du vigneron français Adrien Rodriguez. Leur credo tient en peu de mots : des vins naturels, tournés vers le terroir, avec le moins d’interventions possible à la vigne comme à la cave. Culture sèche, vendanges soignées, rendements maîtrisés, températures surveillées de près pendant la vinification, sans ajout de sulfites ni filtration, ces vins cherchent à rester au plus près de ce que la nature a voulu.
Leur Amlakhu est un rosé issu de vignes biologiques de Kakhétie, assemblé avec du Chinuri, ce cépage blanc de Kartli. Le millésime 2022 associe environ 60 % d’Amlakhu à 40 % de Chinuri, un mariage inattendu entre deux régions de Géorgie. Fermenté spontanément, ni collé ni filtré, il déploie un savoureux bouquet de fleurs et de fruits rouges sur une minéralité tendue et appétissante, avec un fond très sec. Mon conseil : servez-le bien frais, vers 10 °C, avec une salade géorgienne de tomates et de concombres ou un poisson grillé.
Alcool : 12 à 13,5 % selon les millésimes

Avez-vous déjà goûté les vins géorgiens et notamment ce cépage ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.


J’aimerais bien pouvoir le goûter celui là