Il faut remonter les gorges encaissées du Lechkhumi, à l’ouest de la Géorgie, pour croiser un cépage que presque personne ne connaît, même parmi les amateurs de vins géorgiens : le Nakutvneuli (en géorgien : ნაკუთვნეული). Cette variété rouge est endémique de Racha-Lechkhumi et l’on ne la rencontre dans aucune autre région viticole du pays. Elle appartient au cercle très restreint des cépages rares de cette région de montagne et pousse surtout en vignes mixtes, mêlée à d’autres variétés, autour d’Orbeli, d’Uzheloi, de Tsageri et d’Ambrolauri. Au fil des villages et des époques, son nom s’est écrit et prononcé de bien des façons. Synonymes connus : Nagutneuli, Nagutvneuli, Nagutnouri, Nakutnouli, Nakutnouri, Nakutnouli et Mrgvaloporta, qui signifie « à feuilles rondes ».
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Origine et histoire du cépage
Son nom renvoie à l’idée d’appartenance, comme un clin d’œil à un cépage qui « appartient » à ses montagnes. Il descend de la vaste famille des vignes domestiquées du bassin de la mer Noire, et sa répartition très étroite, son ancienneté et ses caractères morphologiques plaident pour une origine strictement locale.
Les premiers inventaires viticoles de la région le mentionnent dès la fin du XIXe siècle. Dans les années 1930, certains observateurs le croyaient déjà disparu, avant que les ampélographes ne le décrivent bel et bien dans les vignobles de Racha et du Lechkhumi. Au milieu du XXe siècle, on le comptait encore parmi les cépages typiques de la région, aux côtés de l’Aleksandrouli et de l’Usakhelouri, mais sur de très petites surfaces : on le trouvait presque exclusivement au Lechkhumi, avec seulement quelques pieds isolés en Racha.
Aujourd’hui, les vignerons locaux ne le plantent presque plus. Il se conserve surtout dans des collections ampélographiques, notamment celle de Jighaura, près de Mtskheta, où quelques ceps ont été étudiés ces dernières années. Le goûter relève presque de l’archéologie viticole.
Description botanique du Nakutvneuli
La feuille adulte est de taille moyenne à petite, arrondie, épaisse et peu dentée, avec trois à cinq lobes peu marqués. Le sinus pétiolaire est très fermé, les deux bords se chevauchant. La face inférieure est recouverte d’un duvet dense. La fleur est bisexuée, ce qui évite d’avoir recours à un cépage pollinisateur.
Les grappes sont de taille moyenne, étroites, cylindriques ou cylindro-coniques, très compactes, et souvent munies d’une ou deux petites ailes, avec un pédoncule très court. Leur poids moyen se situe entre 150 et 200 grammes et peut dépasser 270 grammes en collection. Les vieux vignerons de Racha disaient les grains si serrés qu’on n’y glisserait pas la pointe d’une aiguille.
Le grain est rond, de taille moyenne, d’environ 16 mm de long pour 15 mm de large, et renferme deux à trois pépins. Sa peau, d’un noir bleuté parfois nuancé de rouge, est recouverte d’une pruine cireuse bien visible. La pulpe est tendre et juteuse, et le jus incolore : le Nakutvneuli n’est donc pas un cépage teinturier.

Comportement à la vigne
Le Nakutvneuli est un cépage vigoureux et très fertile, dont les bourgeons de la base portent presque tous des grappes. Il débourre assez tardivement, mais sa véraison démarre dès le début du mois d’août. La période végétative dure environ 160 jours entre l’ouverture des bourgeons et la pleine maturité, atteinte entre la fin septembre et le début octobre.
Le rendement tourne autour de 12 à 12,5 tonnes par hectare. À pleine maturité, la teneur en sucre atteint 17 à 20 % d’après les analyses anciennes, et l’acidité se situe entre 6,5 et 11 g/l. Des relevés plus récents, effectués en collection, ont mesuré environ 22 % de sucre pour une acidité proche de 10 g/l.
Côté santé de la vigne, sa réputation est contrastée. Les viticulteurs d’autrefois le disaient assez résistant aux maladies cryptogamiques et au phylloxéra, et peu sensible à l’oïdium, ce qui lui valait l’attention des sélectionneurs. Des essais récents montrent en revanche une nette sensibilité au mildiou. À Racha, on le conduisait traditionnellement en hautain, sur des arbres, ce qui le rendait très généreux, et il préférait les sols noirs et riches.
Le vin de Nakutvneuli
Vinifié en rouge sec, le Nakutvneuli donne une robe rubis clair et transparente, un nez de fruits rouges (prune rouge, cerise, grenade, groseille à maquereau), un corps moyen, très peu de tanins et d’amertume, et une acidité marquée mais douce. Cette légèreté s’explique par une teneur en pigments et en polyphénols bien inférieure à celle d’un cabernet-sauvignon, par exemple.
Les vignerons de Racha le décrivaient jadis comme un vin couleur de feu qui accroche la langue, parfait pour étancher la soif, mais trop léger pour qui cherche la force. Les dégustations professionnelles récentes lui ont attribué une note moyenne de 3 sur 5. Il se révèle plus intéressant en assemblage, où il apporte fraîcheur et vivacité à des rouges manquant d’acidité, qu’en cuvée solitaire.
Mon conseil : servez-le légèrement rafraîchi, autour de 14 à 16 °C, sur une table de partage où ses notes acidulées s’accorderont aussi bien avec une charcuterie qu’avec des fromages frais ou des plats de volaille.
Où goûter le Nakutvneuli : un seul producteur à ce jour
Lors d’une dégustation au bar Wine Effect de Tbilissi, j’ai eu l’occasion de découvrir le Nakutvneuli, produit par Imeretian Wine House, à ce jour le seul producteur que j’aie pu identifier. Ce vin de table, aux caractéristiques modestes, ne m’a pas laissé une impression particulièrement marquante. Sa vraie valeur tient à sa rareté : c’est l’occasion de goûter un cépage que presque personne n’a eu la chance de croiser.
Si vous préparez un voyage en Géorgie, la route de Racha-Lechkhumi, avec ses villages de montagne et ses vignes de Khvanchkara, mérite largement le détour. C’est sur place que ces cépages oubliés prennent tout leur sens, et que l’on mesure à quel point la diversité viticole géorgienne reste à explorer.

Avez-vous déjà goûté les vins géorgiens et notamment ce cépage ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.

