Au fond des collines brumeuses de Mingrélie, dans le nord-ouest de la Géorgie, s’accroche un raisin noir que presque personne ne connaît : le Machkvaturi (en géorgien : მაჭყვატური). Cépage géorgien très rare, il appartient au groupe écologique et géographique des variétés du bassin de la mer Noire et sert à élaborer du vin de table rouge.
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Histoire du cépage Machkvaturi
Son nom signifierait « aveugle » en géorgien. On lui connaît plusieurs variantes d’orthographe : Makchvaduri, Makchvadina, Machkvaduri ou encore Machchvati. Gare aux fausses pistes, toutefois : il ne faut pas le confondre avec le Makhvateli, un autre cépage mingrélien, ni avec le Makhaturi, cultivé en Gourie. Leurs noms se ressemblent, mais ce sont bien des variétés distinctes.
Côté histoire, le silence est presque total : aucune information fiable ne permet de dater son apparition ni de retracer son voyage à travers les siècles. On sait simplement qu’au milieu du XXe siècle, les inventaires des cépages géorgiens le rangeaient déjà parmi les raisins noirs de Mingrélie, cultivés sur de toutes petites surfaces.
À cette époque, la région avait déjà beaucoup perdu. Elle comptait autrefois près d’une centaine de variétés, mais les maladies cryptogamiques et le phylloxéra ont fait fondre ce patrimoine, au point qu’on n’en recensait plus qu’une vingtaine encore cultivées. Le Machkvaturi a survécu à cette hécatombe. Il compte aujourd’hui parmi les six cépages endémiques de Mingrélie que des chercheurs géorgiens ont récemment redécrits selon les normes de l’OIV (Organisation internationale de la vigne et du vin), avec le Kharistvala Megruli, le Chergvali, le Makhvateli, le Chechipeshi et le Paneshi.
Le terroir de Mingrélie
Pour comprendre ce raisin, il faut regarder la carte. La Mingrélie occupe le nord-ouest de la Géorgie, coincée entre la mer Noire, la Gourie, l’Iméréthie, la Svanétie et l’Abkhazie. Son climat subtropical humide, avec des précipitations abondantes, rend les plaines côtières peu favorables à la vigne, dont les vins y restent médiocres. Les vignobles se réfugient donc sur les piémonts, jusqu’à environ 500 mètres d’altitude, dans les gorges de rivières comme la Tekhuri, l’Abasha ou l’Enguri, là où l’air est plus sec et la pluie moins insistante.
Ici comme en Gourie, on laissait même la vigne escalader les arbres, selon la méthode du maghlari, et ce jusqu’au XXe siècle. C’est dans ce décor de collines humides, autour du village de Targameuli et de la municipalité de Martvili, que survivent aujourd’hui les quelques ceps de Machkvaturi.
Caractéristiques du Machkvaturi
Voici sa carte d’identité ampélographique, telle que les descriptions classiques et les relevés récents permettent de la dresser. Les deux ne se recoupent pas toujours, ce qui n’a rien d’étonnant pour un cépage aussi confidentiel.

- Feuillage : la feuille adulte, de taille moyenne, est décrite tantôt comme arrondie à trois ou cinq lobes dans les anciens inventaires, tantôt comme lancéolée à trois lobes dans les relevés récents, avec un sinus pétiolaire ouvert en forme de V. La face inférieure est densément couverte de poils couchés. La fleur est hermaphrodite.
- Baies et grappes : la grappe, de taille moyenne à courte, est cylindro-conique ou conique, parfois ailée (un à deux ailerons). Sa compacité est décrite de façon variable, de lâche à serrée. La baie, petite à moyenne, ronde ou légèrement ovale, est d’un bleu foncé parfois décrit comme rouge violacé, recouvert d’une pruine assez épaisse. La chair est juteuse et tendre, d’une saveur harmonieuse mais sans arôme marqué. Le jus est incolore : toute la couleur vient de la peau, épaisse et coriace.
- Cycle de maturation : la période de végétation, du débourrement à la pleine maturité, dure 170 jours. Le raisin atteint sa pleine maturité dans la première quinzaine d’octobre. La vigueur des ceps est moyenne.
- Rendement : le poids moyen des grappes est de 150 grammes et le rendement par hectare de 6 à 6,5 tonnes, soit une productivité plutôt modeste. À pleine maturité, la teneur en sucre atteint 20 à 21 % pour une acidité de 8 à 9 g/l, de quoi espérer un vin d’environ 12 % d’alcool. La résistance aux maladies fongiques est faible.
Deux traits ressortent de cette fiche : une maturité plutôt tardive, en début d’automne, dans une région très arrosée, et une sensibilité marquée aux maladies fongiques. Autrement dit, c’est un cépage exigeant, qui réclame des coteaux bien aérés et un vigneron attentif, ce qui explique sans doute en partie pourquoi il reste si confidentiel.
Quel vin attendre du Machkvaturi ?
Rien dans la fiche de ce cépage ne promet un rouge massif. Son jus incolore signifie que toute la couleur se trouve dans la peau, d’où l’intérêt d’une macération longue en qvevri, la jarre de terre cuite enterrée chère aux Géorgiens. Avec environ 12 % d’alcool en puissance et une acidité assez vive, on imagine plutôt un rouge de fraîcheur que de puissance. Les cuvées actuelles vont dans ce sens : une robe qui oscille du rouge clair au grenat selon les millésimes, des fruits noirs et rouges, des tanins souples et une finale de cerise.
Mon conseil : abordez-le comme une curiosité de patrimoine, à découvrir pour ce qu’il raconte autant que pour ce qu’il offre dans le verre, plutôt que comme un vin de garde. À table, la cuisine mingrélienne, généreuse en fromage sulguni, en noix et en herbes fraîches, lui offrira un terrain de jeu tout trouvé.
Les producteurs de Machkvaturi
À l’heure actuelle, je ne connais qu’un seul producteur de ce cépage : Nika Partsvania, installé à Targameuli, dans la municipalité de Martvili.
Targameulis Marani, millésime 2023
Nika est vigneron de quatrième génération dans son village et s’est donné pour mission de faire revivre les cépages oubliés de sa région. Avec sa famille, il a remis en culture trois variétés anciennes de la Colchide : l’Ojaleshi, le Machkvaturi et le Chvitiluri. Ses vignes bordent la Tekhuri, qui descend du massif d’Egrisi. À la cave, trois qvevris de 1,5 tonne servent à vinifier en macération complète sur les peaux, sans intrants chimiques, ni à la vigne ni au chai.
J’ai pu goûter ce vin au festival du vin nouveau 2024, dans le parc de Mtatsminda. Comme vous pouvez le voir ci-dessous, c’est un rouge clair, ou un rosé très soutenu. Il ne m’a pas laissé une impression extraordinaire, mais il était bien « nature », dans tous les sens du terme.
Alcool : 12,5 %



Goûter le Machkvaturi en Mingrélie
Si l’envie vous prend de remonter jusqu’à la source, Targameuli se trouve à une quinzaine de kilomètres du spectaculaire canyon de Martvili et de la forteresse de Nokalakevi, l’antique Archéopolis. Dans le village, la cave Martvilis Marani, installée au bord de la Tekhuri, propose dégustations et visites, sur réservation.
Mon conseil : calez votre passage au début d’octobre, quand le Machkvaturi arrive à maturité, et prolongez jusqu’en novembre si vous voulez voir les vendanges plus tardives d’autres cépages mingréliens, comme l’Ojaleshi. Cette étape se glisse très bien dans un itinéraire sur mesure en Mingrélie, entre canyons, forteresses et caves de village.
Avez-vous déjà goûté les vins géorgiens et notamment ce cépage ? Partagez vos impressions dans les commentaires ci-dessous.


Complétement improbable !